REVOLUTION INTEGRALE : ……..Plutôt que d’essayer de réformer la société, ils veulent en construire une autre

Né en Catalogne, le mouvement des coopératives intégrales s’étend doucement. Ses membres ont renoncé à réformer la société. Ils préfèrent en construire une autre, « libérée des dominations capitaliste, de genre et de race » ; une société sans État, dont les citoyens exercent ensemble un pouvoir autonome, à la base. Les principaux outils pour y parvenir : la démocratie directe, des structures coopératives, et la monnaie sociale comme moyen d’échanges échappant au système dominant.

L’utopie est forte ; elle séduit plusieurs milliers de personnes, qui s’emploient au jour le jour à la transformer en réalité.

LEER EN CASTELLANO

Discussion et fête à la casa "okupa" (squat) de Kan Kolmo, à Gérone (photo CIC).

Discussion et fête à la casa « okupa » (squat) de Kan Kolmo, à Gérone (photo CIC).

DOSSIER

. La Coopérative Intégrale Catalane.

. Calafou : en route pour le post-capitalisme.

. Eco-réseaux : une dynamique propre.

. Coopération Intégrale Toulousaine : pas à pas mais sûrement.

* * * * *

De 2 à 7 000 coopérateurs

La Coopérative Intégrale Catalane (CIC, née en 2010), qui est à l’origine de ce mouvement, regroupe dans toute la Catalogne plus de 2 000 personnes ; qui pourraient atteindre quelque 6 ou 7 000 personnes, plus ou moins impliquées. Il est vrai qu’une grande partie des activités liées à la coopérative intégrale se déroulent de façon informelle et que les nombreuses initiatives locales, autonomes par définition, sont difficiles à recenser.

Ce qui est sûr, c’est que le mouvement essaime. Il existe actuellement, en Espagne, une quinzaine de coopératives intégrales, la plupart au niveau d’une région ou d’une ville. En France, plusieurs coopératives intégrales sont apparues plus récemment (comme à Toulouse : voir plus loin).

Un fonctionnement d’abord informel

Le fonctionnement de la CIC est à la fois simple (priorité à l’initiative locale et coordination au niveau de l’assemblée permanente) et un peu difficile à appréhender du fait que l’organisation informelle prime sur les structures officielles. Celles-ci sont mises en place en fonction des besoins, de façon pragmatique.

La base du fonctionnement de la CIC c’est l’assemblée permanente, qui regroupe environ tous les mois les coopérateurs qui le souhaitent. Les décisions se prennent au consensus.

Une Assemblée Permanente de la CIC (2015).

Une Assemblée Permanente de la CIC (2015).

Au jour le jour, le travail d’organisation est assumé par des commissions (sur des sujets permanents) ou des groupes (sur des sujets plus ponctuels). Les commissions sont regroupées en pôles thématiques, pour favoriser la cohésion de leurs travaux.

Un processus de décentralisation est en cours avec la création récente d’assemblées « biorégionales », au niveau des trois régions de la CIC, nord, centre et sud.

Mais l’autre base de la CIC ce sont les éco-réseaux ou réseaux locaux. Il y en a 25 actifs ; ils sont autonomes et leurs activités sont aussi diverses que les initiatives qui en sont à l’origine.

Il y a deux éléments concrets qui relient les éco-réseaux entre eux, ce sont la CAC (Centrale d’Approvisionnement Catalane) et la monnaie sociale. Celle-ci permet à la CAC de fonctionner mais permet aussi de nombreux autres échanges de biens et de services. Les éco-réseaux ont généralement leur propre monnaie sociale, à l’échelle locale, qui est convertible en monnaie sociale de la coopérative, l’Eco.

La Coopérative Intégrale Catalane n’a pas elle-même d’existence juridique. Sur le plan formel, elle est structurée en trois coopératives principales : la CASX (Cooperativa d’Autofinançament Social en Xarxa = Coopérative d’auto-financement social en réseau) ; une coopérative de patrimoine (Masos pel decreixement = Mas pour la décroissance), qui permet de disposer d’une structure juridique pour la détention d’immeubles ; et une coopérative de professionnels (Xarxa Interprofesional = Réseau interprofessionnel).

En s’appuyant au début sur cette dernière, environ 800 personnes ont créé leur propre emploi. Ce sont les « auto-ocupados » (que l’on peut traduire par « ceux qui s’auto-emploient »).

En réalité, une nouvelle coopérative est créée chaque fois que c’est nécessaire : cela pour limiter leur taille (et ainsi ne pas perdre en souplesse) et parce que chaque coopérative a un seuil de « responsabilité limitée » qu’il vaut mieux ne pas dépasser : dans le statut espagnol de la coopérative, la responsabilité économique des sociétaires n’est pas engagée, seul étant concerné le capital social ; par ailleurs, on limite le nombre de « sociétaires auto-ocupados » de chaque nouvelle coopérative pour ne pas dépasser un certain volume de facturation par rapport aux impôts et à la TVA.

Autre point fort de l’organisation : la CIC verse une rétribution (« asignación« ) à 50 militants qui réalisent pour elle du travail administratif et d’organisation. Les rétributions varient de quelque 300 à 900 unités monétaires (euros ou ecos). Cette dépense représente d’ailleurs la plus grande part du budget de la CIC.

Voilà résumé le « système » coopérative intégrale ; nous reviendrons plus loin en détail sur certains de ses aspects. Ce qui ressort c’est une organisation coopérative avec initiative à la base, à l’action, où les groupes qui sont à l’origine de ces actions s’autogèrent. L’assemblée permanente est là pour prendre les décisions concernant l’ensemble des coopérateurs, pour coordonner le tout et veiller au respect des principes communs.

Une réunion de "Femmes libres" (photo CIC).

Une réunion du mouvement « Femmes libres » (photo CIC).

Un contexte historique déterminant

La Coopérative Intégrale Catalane s’enracine d’une part dans la tradition libertaire catalane et espagnole, que les quatre décennies du franquisme n’ont pas réussi à éradiquer (1), d’autre part dans l‘histoire récente des mouvements sociaux espagnols.

Aux origines de la CIC se trouve une sorte de coopérative test, la coopérative AlterComs (2006-2008). Le Premier séminaire de systèmes monétaires libres, en 2009 (dans le Haut Montseny), est un autre moment fondateur de la CIC.

Comme l’explique Carlos, de Coopération Intégrale Toulousaine, « la crise immobilière de la fin des années 2000 en Espagne a provoqué une flambée du chômage, jusqu’à 45 % chez les jeunes (malgré, souvent, leur haut niveau de qualification). »

Dans ce cadre se sont développées des luttes citoyennes comme celle de la PAH (Plataforma d’afectats per la hipoteca, plate-forme des personnes affectées par le crédit hypothécaire), née à Barcelone en 2009, et qui s’est étendue à toute l’Espagne. Ce mouvement a empêché, par des manifestations, de nombreuses expulsions de propriétaires de logement se trouvant dans l’impossibilité de payer leurs emprunts. Ada Colau, la maire de Barcelone, est l’une des fondatrices de la PAH et elle en a été la porte-parole.

Contre les expulsions (photo CIC).

Contre les expulsions (photo CIC).

Carlos complète : « A l’instar d’Occupy Wall Street, le mouvement des Indignés (15 mai 2011) et de nombreuses autres initiatives sont nés en Espagne, dans l’objectif d’essayer de sortir du capitalisme. Ces mouvements revendiquent une démocratie réelle, à l’opposé de la démocratie parlementaire représentative. » (2)

« Dans cet esprit, les créateurs de la Coopérative Intégrale Catalane ont choisi un système de prise de décisions au consensus et toujours au plus local.« 

« Dans le cadre du Réseau catalan pour la décroissance, ils ont d’abord sillonné toute la Catalogne, à vélo, de village en village, pour dire comment on sort concrètement du capitalisme, cela en s’appuyant sur plusieurs principes : manger local, créer des coopératives, s’organiser en réseau, en autogestion, et créer des monnaies locales.« 

« 45 villages se sont ainsi reliés (à partir de 2009). Ainsi ont été créés les éco-réseaux ; il s’agit de réseaux organisés à l’échelle la plus locale, celle d’un village par exemple.« 

Les fondateurs de la CIC font souvent référence à l’Appel international à la Révolution Intégrale, lancé en 2010, ainsi qu’au zapatisme : les notions de pouvoir exercé directement par le peuple et de communautés locales autogérées se retrouvent dans les coopératives intégrales.

Et puis, aux origines, il y a aussi Enric Durán, qui, par son apport théorique, a joué un rôle important dans l’émergence de la CIC. De 2006 à 2008, il a emprunté près de 500 000 €, au moyen de 68 prêts, auprès de 39 banques différentes, somme qu’il n’a jamais remboursée. Elle lui a servi à financer divers mouvements sociaux « et notamment le collectif Crisis qui a distribué deux journaux à grand tirage qui ont permis de dénoncer le rôle des banques dans la crise et d’expliquer le concept de coopérative intégrale » (cf. article d’Emmanuel Daniel dans Reporterre du 26/5/2015). Enric Durán a dénoncé le système de création monétaire, qui, en entraînant la dette, donne le pouvoir aux institutions financières internationales d’imposer la politique libérale (privatisations, plans d’ajustement structurel…).

Emprisonné pendant deux mois puis libéré sous caution, il a quitté l’Espagne, refusant de comparaître en justice dans des conditions qu’il estimait inéquitables.

Monnaie sociale : pour sortir du marché capitaliste

La monnaie sociale de la CIC, l’Eco, ne peut donner lieu à spéculation ou à intérêts. Contrairement à l’Euro et autres monnaies conventionnelles, elle est créée à partir de l’activité et de l’échange.

Cette monnaie virtuelle est ouverte à tous à travers une plate-forme informatique, Integral CES, une application propre à la CIC du CES (Community Exchange System). Le réseau CES, né en Afrique du Sud, s’étend aujourd’hui dans le monde entier (la péninsule ibérique est son plus grand utilisateur et représente le tiers des usagers). Le CES et l’Integral CES sont compatibles.

Tout le monde peut avoir accès à l’Eco sans autre lien obligatoire avec la CIC. En ouvrant un compte, on participe au système d’offre et de demande de biens ou de services.

Les éco-réseaux ont chacun leur monnaie sociale, reliée à l’Eco.

Les principales utilisations de la monnaie sociale sont les échanges au sein des éco-réseaux et entre eux, la CAC (centrale d’approvisionnement, qui approvisionne, dans toute la Catalogne, environ 30 dépôts locaux) et le paiement des services ou produits des « auto-ocupados ».

L’un des objectifs prioritaires de la CIC par rapport à l’Eco et aux monnaies des éco-réseaux, est de s’affranchir du marché capitaliste, contrairement aux monnaies locales qui existent, en Espagne et en France, en dehors des coopératives intégrales et donc l’objectif principal est de favoriser la consommation de produits locaux.

La monnaie sociale de la CIC encourage donc chaque utilisateur à trouver les produits et les services qu’il recherche en dehors du marché capitaliste, dans le système coopératif de la CIC ou dans la communauté d’échange que constitue chaque éco-réseau, et elle le pousse à être lui-même une source d’offre de produits ou services. Bref, pour vivre avec la monnaie sociale, il faut changer de vie pour arriver à trouver ses principaux moyens de subsistance (logement, alimentation, santé, habillement…) au sein du système coopératif et se passer de certains biens de la société de consommation ; en même temps, il faut pouvoir être fournisseur de la coopérative, pour équilibrer ce que l’on en retire.

Dans l’idéal, chaque utilisateur de monnaie sociale est consommateur et producteur et il apporte autant à la communauté d’échange qu’il en retire ; c’est le « principe de réciprocité », qui à son tour agit comme principe de stabilité monétaire (tendance à une balance équilibrée des échanges entre éco-réseaux) et amène une simplification de la gestion (réduction des opérations monétaires liées à l’échange).

La CAC, lieu de promotion de la monnaie sociale… ou, mieux encore, des échanges sans aucune monnaie

La Centrale d’Approvisionnement Catalane (CAC) met en relation des producteurs et des consommateurs pour les produits non périssables (conservation supérieure à un mois). Elle n’a pas et ne veut pas avoir de chambres froides, d’entrepôts ou de véhicules en nom propre et elle se concentre sur son rôle logistique de livraison aux participants, en s’appuyant sur une bonne gestion informatique. Pour leur part, les dépôts locaux (« rebosts » en catalan), gérés par les éco-réseaux, prennent en charge les produits frais.

Tous les mois, les producteurs annoncent les produits qu’ils peuvent offrir et les acheteurs (coopérateurs ou non), font leurs commandes ; la CAC livre les commandes de tous les groupes aux « rebosts », qui sont le point de livraison pour les adhérents du « rebost » mais aussi pour les groupes de consommateurs indépendants.

Actuellement, la CAC a 500 usagers, répartis dans plus de 30 « rebosts » (20 sont réellement actifs) et environ 10 groupes de consommateurs (en augmentation). Les paiements se font en euros et en ecos. La CAC prend 5 % du montant des ventes pour couvrir ses frais ainsi qu’un coût de transport mutualisé proportionnel au poids de la commande.

Les deux tiers environ des produits viennent de producteurs coopérateurs. Et, dernièrement, on a atteint le taux de 48 % des paiements en monnaie sociale (l’Eco) : ce taux a doublé depuis qu’est appliqué un adossement sélectif des ecos pour les achats en ecos réalisés par les producteurs.

Il s’agit là d’une question centrale pour la CAC. Certains produits sont payés pour partie en euros et pour partie en ecos ; d’autres entièrement en euros ou en ecos. C’est fonction des possibilités des producteurs d’écouler les ecos qu’ils reçoivent. A côté de cela, la CAC doit acheter certains produits en euros parce que c’est le seul moyen de pouvoir le acquérir. Vadó, l’un des quatre responsables de la commission CAC, cite l’exemple des bocaux de verre pour les conserves, très utilisés par les coopérateurs.

Vado, à côté du fourgon utilisé pour les livraisons de la CAC.

Vado, à côté du fourgon utilisé pour les livraisons de la CAC.

A une période, la CAC acceptait les paiements à 100 % en ecos, même si la CIC payait les fournisseurs en euros (la CAC étant une structure informelle, elle s’appuie sur la CIC pour les opérations officielles). Ce qui a causé un déséquilibre entre les besoins en euros et ceux qui rentraient.

Pour inciter les producteurs et les consommateurs à utiliser davantage la monnaie sociale, la CAC a décidé, en août dernier, de limiter l’adossement des ecos (la garantie qu’ils seront ensuite convertis en euros payés par la CIC) pour les producteurs et pour les consommateurs en fonction de leur participation aux échanges lors des six mois écoulés : plus tu consommes et plus tu produis (des produits et des services), et moins il y a de différence entre ta consommation et ta production et plus tu acceptes de monnaie sociale pour ce que tu offres à la CAC, plus tu bénéficies d’adossement, c’est-à-dire que plus tu peux payer en ecos adossés tes commandes à la CAC.

En même temps, l’objectif est de réduire au maximum les opérations monétaires : plus on échange, plus la différence payée en monnaie est faible. Et finalement le fait qu’elle soit en euros ou en ecos n’a qu’une importance relative.

Cette manière de faire, dit Vadó, s’avère efficace : « Depuis que nous avons mis en place l’adossement sélectif nous avons doublé le pourcentage moyen de monnaie sociale. Les gens choisissent des producteurs qui offrent davantage de produits en ecos et les producteurs en offrent davantage. C’est un bon moteur. Pour moi, il est essentiel de garantir l’adossement à ceux qui participent selon nos principes, puisque cela provoque une réaction en chaîne en leur faveur.« 

Un autre objectif de la CIC (et de la CAC) est d’aller de plus en plus vers l’approvisionnement local : « C’est un processus lent, il arrive presque à maturité« , dit Vadó. « Nous voulons que les « rebosts » canalisent les producteurs locaux vers le reste du réseau. » On demande donc aux « rebosts » d’identifier les producteurs dont la coopérative a besoin et de les certifier. Il y a un projet de label de confiance : chaque « rebost » certifiera des producteurs qui pourront vendre dans toute la CAC. Les critères sont toujours les mêmes : local, bio, éthique.

Ce processus va de pair avec la décentralisation de la CAC. Le projet est de faire en sorte que les « rebosts » proches commencent à s’interconnecter pour ensuite créer une centrale d’approvisionnement biorégionale. La CAC, ensuite, fusionnerait avec l’une des centrales biorégionales.

Vadó souligne d’autres problèmes éventuels qui peuvent surgir : « Nous n’avons pas de système de prix ; pour l’instant, nous nous basons en général sur l’euro mais juste pour avoir un point de comparaison. Nous voyons apparaître des petits symptômes de ce qui peut se produire au fur et à mesure de notre croissance : par exemple, certains producteurs ne réagissent pas comme nous l’espérons ; ils se considèrent en concurrence avec d’autres producteurs. Dans ce cas, la solution c’est de débattre, en assemblée, de la situation de chacun, des formes de production, d’échanger les connaissances et de trouver des accords sur la base de la solidarité.« 

Par ailleurs, il est nécessaire de contrôler l’origine des ecos : « Il y a eu une création de monnaie sociale sans limites, immature ; les gens cherchaient des ecos par tous les moyens. Chaque fois que nous voyons un numéro de compte que nous ne connaissons pas, nous demandons à la Commission Échanges et Monnaie Sociale d’évaluer l’éco-réseau lié à ce compte et de nous dire si cet éco-réseau est fiable. Il faut créer la confiance dans la monnaie sociale.« 

Vadó défend une idée forte : la CAC (avec aussi ses formes locales) « est une façon d’attirer les gens qui ne connaissent pas la coopérative ; chacun peut venir sans définir avec précision ses principes et la monnaie sociale n’est pas obligatoire ; c’est une bonne entrée. Et cela y compris pour les groupes de consommateurs qui paient en euros ; ainsi, ils consolident le système. C’est une économie duale« . Ensuite, peu à peu, l’usage de la monnaie sociale augmente et, surtout, à la fin, l’échange sans monnaie.

« Auto-ocupados » : au cœur de l’économie coopérative

Le système des « auto-ocupados » est l’un des facteurs de succès de la Coopérative Intégrale Catalane. Il permet à des personnes de créer leur emploi, et donc, leur revenu, dans le cadre coopératif ; donc de se libérer du système économique qu’ils rejettent. Pour la coopérative, il est un élément essentiel de concrétisation d’une nouvelle société.

La CIC apporte aux « auto-ocupados » les conseils nécessaires à la mise en place de leur activité et prend en charge une partie de la gestion administrative.

On compte environ 800 « auto-ocupados », avec toutefois un taux élevé de renouvellement (entrées et sorties), de l’ordre de 40 % chaque année. Leurs domaines d’activité sont variés avec une forte proportion de métiers artisanaux et de la santé. Beaucoup (environ la moitié) vendent leur production sur les marchés de proximité.

Le mécanisme des « auto-ocupados », tout en respectant les bases légales, tire parti de certaines dispositions : les « auto-ocupados » sont considérés comme des adhérents bénévoles de la coopérative (qui est reconnue comme ayant une finalité sociale). Ils n’ont donc pas à régler les frais habituels des travailleurs indépendants, comme l’impôt sur le revenu, et c’est la coopérative qui facture leurs prestations et règle la TVA s’il y a lieu.

Ils doivent par ailleurs acquitter à la CIC une cotisation proportionnelle à leur chiffre d’affaires. Celle-ci est la principale source de financement de la CIC (sinon pratiquement l’unique source).

Les « auto-ocupados » ne bénéficient pas de la couverture sociale qu’ils auraient s’ils avaient un statut de travailleur indépendant. Si leur activité le demande, ils doivent s’assurer en responsabilité civile. Ils peuvent aussi prendre une assurance personnelle, par exemple pour la retraite.

La CIC a mis en place une bourse de l’emploi (« Fem feina ») pour mettre en relation ceux de ses coopérateurs qui ont besoin d’aide et ceux qui sont en recherche d’activité.

On constate que certains « auto-ocupados » ont tendance à se servir de la coopérative, sans s’impliquer ; ils cherchent seulement une solution économique. « La coopérative« , dit Vadó, « a sa part de responsabilité : nous devrions être plus sélectifs, tenir compte du degré d’affinité des participants avec la coopérative en appliquant un filtre approprié dans le cadre du protocole d’accueil.« 

Santé : une expérience de centre auto-géré

La coopérative encourage les initiatives qui permettent de « récupérer le domaine public comme un bien collectif, ni étatique ni privé« , notamment en matière d’éducation, de santé, de logement, de transports, d’énergie.

En ce qui concerne la santé, une approche coopérative avait été menée avec le CAPS (Centre d’Autogestion Primaire de Santé). Plusieurs professionnels de santé et sociaux, intéressés par l’esprit de la CIC, s’étaient regroupés dans ce centre autogéré, dans les locaux d’Aurea Social (Carrer de Sardenya à Barcelone), où se situe le siège de la CIC. Ils accueillaient le public, prodiguaient des soins primaires et travaillaient sur la prévention.

Aurea Social, le siège de la Coopérative Intégrale Catalane, à Barcelone.

Aurea Social, le siège de la Coopérative Intégrale Catalane, à Barcelone.

Il y avait un esprit de lutte contre l’exclusion dans l’accès aux soins, exclusion croissante en Espagne (aussi, à un degré moindre en France) du fait de la baisse des budgets de santé et des privatisations.

Il était aussi question de construire un système mutualiste avec cotisations et prise en charge mutualisée des frais de santé.

L’expérience du CAPS s’est arrêtée pour plusieurs raisons : difficultés d’organisation ; inadéquation entre les moyens des utilisateurs et le revenu des professionnels ; divergences dans les approches thérapeutiques (alternatives ou non)… On peut parier que des expériences similaires ne tarderont pas à voir le jour. La mentalité, à la CIC, est de prendre en mains sa propre santé, avant tout de manière préventive, à l’opposé du système de consommation de santé en vigueur.

Sécurité sociale et système public coopératif

Actuellement, à la CIC, il n’existe pas de système de couverture sociale, de prestations chômage ou de retraite. Les coopérateurs comptent sur la solidarité de leurs semblables en cas de coup dur et mettent en cause le système étatique : « Nous ne pouvons pas parier sur une sécurité sociale, celle de l’État, que nous ne maîtrisons pas ; nous préférons tabler sur un système social qui ira en grandissant« , dit Dani, de la commission Communication.

A quoi pourrait ressembler une sécurité sociale coopérative ? « Pour moi« , dit Vadó, « le projet le plus important à l’heure actuelle c’est d’apprendre à gérer des fonds de secours ou des caisses de prévention pour couvrir les accidents au niveau des personnes et des groupes puis de les élargir pour une couverture interne (santé, retraite…), au moins à l’intention des plus impliqués, mais dans l’idéal pour tous. Pour que cela fonctionne, de nombreuses personnes doivent participer ; au niveau d’un « rebost » nous n’arriverons pas à couvrir grand-chose.« 

Vadó poursuit : « Il y a la question de savoir où l’on dépose l’argent de ces caisses pour commencer. Nous voulons nous passer des banques. Nous étudions la possibilité de proposer l’expérimentation pilote d’une caisse de prévention intégrée à la CAC, avec des cotisations volontaires : la CAC peut absorber ces fonds pour augmenter les achats qu’elle réalise avec son fonds de roulement. Cela reviendrait à conserver l’argent en l’utilisant non pas comme une banque ni en octroyant des prêts mais pour de l’achat-vente collectif. Cela permettrait de croître, de faciliter l’accès à des produits qu’actuellement nous offrons de façon limitée comme des PC, des panneaux solaires, des poêles, des appareils électriques… C’est urgent. Il faudrait commencer par un test.« 

« Il s’agit de remplacer les prestations de l’État. Nous n’y parviendrons que si nous nous mettons tous ensemble.« 

Ce qui nous amène à un autre sujet : « L’expérience de système public coopératif de la CIC pour la santé (comme avec le CAPS), pour l’éducation, s’est arrêtée. Mon avis c’est que ce système n’était pas viable parce qu’il était centralisé ; il ne peut fonctionner qu’au niveau local et en recevant l’appui de tous. On ne voulait pas d’un mécanisme de cotisations, d’impôts ; mais sans eux nous n’avons pas de moyens pour organiser le système public. Nous avons une peur irrationnelle d’un système collectif autoritaire, tout nous rappelle l’État et nous le rejetons. Mais je pense que maintenant ce mécanisme pourrait être accepté. Si l’on ne recueille pas des ressources on ne peut pas les redistribuer.« 

L’Albada : pour une éducation vivante et respectueuse

Des diverses expériences d’éducation, celle de L’Albada, à Arbucies (province de Gérone, en bordure du massif du Montseny), est certainement la plus représentative des objectifs de la Coopérative Intégrale Catalane. Dans cette école associative, quatre « éducateurs-accompagnants », une coordinatrice pédagogique et une coordinatrice technique, s’occupent de quatre groupes d’enfants et ados : petits, moyens, grands et adolescents. Ils sont aidés par des « volontaires en pratiques », issus principalement des familles, répartis dans différentes commissions de support au projet : entretien, nettoyage, cuisine, matériels.

Les enfants, une priorité. Photo prise lors d'un rassemblement d'éco-réseaux à Can Biarlu (photo CIC).

Les enfants, une priorité. Photo prise lors d’un rassemblement d’éco-réseaux à Can Biarlu (photo CIC).

L’association a pour objectif d’atteindre un effectif de 26 enfants, qui est son seuil d’équilibre pour couvrir les frais ; elle éprouve en ce moment des difficultés. En tant qu’école privée, elle ne bénéficie pas de subventions publiques. La CIC a aidé économiquement L’Albada pendant plus d’un an mais à la suite de plusieurs décisions de réduction des dépenses, ce n’est plus le cas.

Ses bases pédagogiques « s’appuient sur différents référentiels et expériences pédagogiques, sans se refermer sur aucune idéologie rigide.« 

« L’orientation actuelle de l’École » (en Europe), disent les promoteurs de L’Albada, « vient de la révolution industrielle ; elle a pour objectif de nous domestiquer et de nous apprendre à produire. Elle n’est pas pensée pour accompagner le développement des êtres humains.« 

Photo L'Albada.

Photo L’Albada.

Les préoccupations de L’Albada sont tout autres : « Nous ne donnons pas la priorité à l’apprentissage intellectuel au-dessus des autres capacités de la personne ; nous contemplons la beauté de l’être humain dans toutes ses dimensions, spirituelle, intellectuelle, physique psychomotrice et émotionnelle. » (…) « Si l’on ne l’interrompt pas par nos peurs, nos nécessités, il y a un processus qui n’a pas de fin : il est impossible que les enfants n’avancent pas ou qu’ils n’apprennent pas si on ne les déconnecte pas de l’envie de vivre et d’apprendre ; la pulsion vitale est innée chez eux.« 

Sources : Documentaire Dreceres et Albada Viva.

Réforme et révolution intégrale

A la CIC, on le voit, la stratégie n’est pas de changer la société mais de changer de société. Est-il vraiment impossible de changer le système de l’intérieur ? « On peut améliorer certaines choses« , dit Dani, « mais cela demande beaucoup de travail ; nous préférons construire autre chose, expérimenter d’autres types d’organisation et démontrer qu’ils peuvent être possibles. Les choses fondamentales doivent être changées de l’extérieur.« 

Integra Revolucio logo-briUne vision peu habituelle en France, où l’alternative politique se pose, pour l’instant, beaucoup plus en termes de réforme de la société que de changement radical. C’est que l’État français est encore vu par les générations les plus âgées comme l’héritier de l’État social construit par le Front Populaire de 1936 puis sur la lancée de la Libération.

Cet État social est certes intégré dans le système capitaliste : la richesse française repose en partie sur l’exploitation de ses anciennes colonies et sur le positionnement des entreprises franco-multinationales dans le monde. Cet État social est par ailleurs sans cesse grignoté par la mondialisation et le libéralisme (« there is no alternative ») mis en œuvre par les gouvernements successifs, tant de droite que du parti « socialiste ». Mais il en reste encore de solides bases et on peut se dire qu’il faut les sauvegarder et que ses principes peuvent servir à revenir à une société plus juste. Mais par quels moyens ? Par la réforme ou par la révolution intégrale ? …ou les deux à la fois ?

Une partie des jeunes générations françaises est plus ouverte à l’idée de révolution intégrale, même si on en parle peu en France dans ces termes. Les initiatives dans ce sens sont nombreuses, dans divers domaines (agriculture bio, Amap, habitat participatif, systèmes d’échanges locaux…) mais elles sont dispersées.

Et demain ?

Pour revenir à la Coopérative Intégrale Catalane, des questions se posent quant à son évolution. Elles ont trait à divers éléments : Tout d’abord, l’équilibre entre le local et le régional (au niveau de la Catalogne) dans le processus de décision. Vadó évoque le processus de décentralisation mis en œuvre au mois d’août avec la création d’assemblées biorégionales : « Dans les assemblées permanentes et les journées d’assemblée, qui sont des assemblées itinérantes, il y avait peu de participation. Nous avons essayé la participation virtuelle mais cela complique la modération et la répartition du temps. La seule solution c’est de décentraliser avec des assemblées plus locales. Il est plus facile de se coordonner quand on vit à proximité les uns des autres, il y a davantage de confiance. Passer au local était urgent.« 

Il y a, à la CIC, un principe fort qui est la décision au consensus. « Le consensus« , dit Vadó, « est un filet de sécurité pour éviter de tomber dans un système de vote qui méprise les minorités. Dans les assemblées biorégionales, il y a une proposition de limiter le droit de blocage : il devrait être argumenté et ne pas être le fait d’une seule personne mais d’un nombre minimum de personnes.« 

« On pourra aussi évoluer avec une forme de prise de décision plus rapide, pour des sujets urgents« , dit Vadó, mais la base sera toujours la démocratie réelle et par consensus.

Autre question majeure pour l’avenir de la CIC, Comment renforcer l’indépendance vis-à-vis du système Euro ?

Pour Vadó, « il y a des dépenses, comme le loyer, l’essence, dont nous ne pouvons pas nous passer facilement. Il nous faudra de nombreuses années pour y accéder en monnaie sociale. Un objectif réaliste serait moitié monnaie sociale-moitié euros. Il faut faire mûrir de grands projets d’agriculture, de logement, de communautés, produire des combustibles écologiques. Avant cela, il faut créer de bonnes bases ; la base la plus solide est le réseau collectif de consommation et de production.« 

Vadó met l’accent sur un point important pour lui : « Le système économique de réseau alternatif implique de créer des communautés notamment pour prendre en charge les enfants et les personnes âgées. La communauté pourrait s’organiser autour d’une école vivante, soutenue de manière coopérative par des familles qui privilégient l’éducation de leurs enfants. Elle pourrait aussi servir d’appui pour la formation des adolescents. Cela revient à se regrouper pour partager des ressources et des dépenses, et éventuellement l’habitation (chaque famille doit disposer de son propre espace, il y a l’espace intime et l’espace commun).« 

Un rassemblement d'éco-réseaux à Can Biarlu (photo CIC).

Un rassemblement d’éco-réseaux à Can Biarlu (photo CIC).

Autre question : Peut-il y avoir un essoufflement des initiatives ?

Ce n’est pas le sentiment de Vadó, pour qui « la coopérative est de plus en plus reconnue un peu partout. Nous avons désormais mis en place une structure stable. A travers la CAC, par exemple, il y a tous les mois de nombreux contacts dans toute la Catalogne, il y a de nombreux échanges et avec la décentralisation la participation et les échanges vont augmenter.« 

A peine cinq ans après son démarrage, la CIC, c’est un fait, a beaucoup avancé. Mais doit-on craindre, avec le succès, une tendance répressive de l’État ?

« La coopérative est allée très vite depuis le début, puis elle a marqué une pause« , dit Vadó. « C’est comme cela que nous devons fonctionner : croître lentement, par proximité, très discrètement. Quand on nous voit faire, cela donne envie de nous rejoindre. Je doute qu’il y ait une tendance répressive ; en cinq ans, il ne s’est rien passé. L’administration n’a pas intérêt à aller vers le conflit, cela nous renforcerait ; il est plus facile pour elle d’attendre en espérant que nous tombions tout seuls…« 

La Coopérative Intégrale Catalane est un vaste chantier. Elle sera ce qu’en feront ses membres, actuels ou futurs : « Les projets ne manquent pas« , dit Dani. « Ce qui manque c’est du concret. Pour être coopérateur, il suffit de payer 30 € et de remplir le formulaire ; mais si ensuite tu ne proposes rien et que rien ne t’intéresse, il ne se passe rien. » Il ajoute : « Quand il y a un fonctionnement vertical, autoritaire, les choses avancent plus vite. Nous avons choisi une structure horizontale… » Où, donc, l’avancement dépend de l’implication de chacun mais où le projet a beaucoup plus de chances d’être admis par tous.

Dans la Révolution Intégrale, disent ses partisans, « il n’y pas l’idée de la révolution à l’ancienne de prendre le pouvoir ou d’avoir le contrôle sur les autres mais c’est un processus révolutionnaire qui se développe dans tous les moments de notre vie quotidienne ; le centre de la Révolution Intégrale ce sont la personne et les formes de relations humaines, sociales et économiques. Cette révolution se fait, en parallèle, dans divers groupes. » C’est ainsi qu’elle peut s’étendre.

Ph.C.

1) Sur ce thème, lire la note de lecture du livre de José Peirats : « Les anarcho-syndicalistes espagnols, 1869-1939« .

La volonté populaire de s’auto-gouverner, en Catalogne et ailleurs, s’enracine aussi, plus anciennement (au moins depuis le Haut Moyen Âge), dans l’auto-gouvernement des communautés, rurales et urbaines, au moyen de conseils ouverts, et dans la propriété collective de l’espace naturel (avec des résistances populaires contre sa privatisation jusqu’au XXe siècle), comme le décrit David Algarra Bascón dans « El Comú Català, la història dels que no surten a la història«  (Ed. Potlatch, octubre 2015). Voir : Note de lecture / Site du livre / Information de la CIC au sujet du livre / Site Reconstruir el comunal.

2) Ce qui les différencie de Podemos qui, tout en parlant de démocratie réelle, participe aux élections. Barcelona en Comú, le mouvement mené par Ada Colau pour conquérir la mairie de Barcelone, a décidé de participer, avec « Podem », aux récentes élections législatives (aux Cortes : Sénat et Congrès des Députés) du 20 décembre 2015. Ce qui est une façon de jouer sur les deux tableaux.

Plus d’informations :

Coopérative Intégrale Catalane.

Documentaire vidéo « Dreceres« .

Manuel de désobéissance économique (manualdesobediencia, PDF en castillan) et site.

Enric Durán : émission de Radio Catalunya.

L’Albada : Site et Documentaire Dreceres (partie).

Articles de Reporterre : Ni capitallisme ni Etat / Hors Etat et hors marché / En Catalogne, une colonie éco-industrielle.

A lire dans le n°441 de la revue Silence (janvier 2016), un article sur Can Decreix (Cerbère, 66), « un centre pour améliorer les alternatives décroissantes« .

Un article récent (2/07/2016) d’Enric Durán dans Gazette Debout, « De la voie institutionnelle à la révolution intégrale », compare la stratégie de prise du pouvoir d’une certaine gauche, à l’instar de Podemos, de Syriza ou des gauches d’Amérique Latine, aux expériences de reconstruction de la société par le bas, celles des Zapatistes, des Kurdes du Rojava ou de la Coopérative Intégrale Catalane.

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La Révolution Intégrale

L’appel à la Révolution Intégrale énumère notamment les idées suivantes :

. Contre les dominations, construire d’autres sociétés à travers une révolution intégrale.

. Auto-organisation en assemblées populaires souveraines.

. Remise en question de l’État dans toutes ses versions.

. Récupérer la propriété comme bien commun.

. Construire un système public coopératif et auto-gestionnaire.

. Nouvelle économie basée sur la coopération et la proximité.

. Révolution intégrale à partir de groupes locaux avec un objectif global.

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Gestion forestière : formation et inventivité

Un exemple parmi bien d’autres d’initiative coopérative au sein de la CIC : Le Réseau des sciences, techniques et technologies de la coopérative (XCTIT, Xarxa de ciència, tècnica i tecnologia) propose, à l’approche de l’hiver, une formation de gestion forestière intitulée Ciasbe (Cura integral autosostenible del bosc i de l’entorn, Soins intégraux et durables de la forêt et de ses abords). Elle s’adresse à des personnes, projets et communautés en milieu rural, membres de la CIC ou non.

Il s’agit de se donner les moyens d’entretenir la forêt tout en en retirant une ressource énergétique et économique durable ; cela en prenant en compte la compréhension des écosystèmes et en veillant à la sécurité des abords (lutte anti-incendies).

Dans le même domaine, la XCTIT a étudié des outils tels qu’une machine pour produire de l’huile de chaîne de tronçonneuse ; elle travaille à la mise au point d’outils forestiers et de transformation, comme un tour à bois sans électricité.

Plus d’informations : XCTIT.

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Calafou : en route pour le post-capitalisme

Calafou, friche industrielle longée par une rivière hautement polluée, est un lieu chargé de symbole. Un groupe de la CIC y a créé une coopérative de logement et s’est centré sur les techniques et technologies comme instrument de lutte politique.

L'ancienne "colonie industrielle" de Calafou, au bord de l'Anoia. Construire un monde nouveau sur les ruines du capitalisme.

L’ancienne « colonie industrielle » de Calafou, au bord de l’Anoia. Construire un monde nouveau sur les ruines du capitalisme.

Dans la vallée de l’Anoia (à Vallbona d’Anoia, près d’Igualada), Calafou est une « colonie industrielle » (1) abandonnée qui a produit, selon les époques, des textiles, du papier, des persiennes et des sièges d’école. C’est l’un des projets phares de la Coopérative Intégrale Catalane. Lorsqu’on arrive, une inscription affiche la couleur : « CA LA FOU, Colónia Ecoindustrial. » L’adjectif « postcapitalista », qui suivait, a été récemment gommé.

L’industrie capitaliste est basée sur l’épuisement et la destruction des ressources naturelles et sur l’exploitation de la main-d’œuvre humaine. Les coopérateurs de la CIC ont décidé de « faire autre chose de ce lieu consacré au travail, de construire un monde nouveau sur les ruines du capitalisme« .

Le projet remonte à il y a quatre ans. Avant de se lancer, les personnes intéressées, au sein de la CIC, se sont donné un an de réflexion et de préparation. « Nous avions un projet assez clair mais avec le temps nous avons dû l’adapter« , explique Efkin, de la commission communication. La réflexion s’est référée notamment aux idées d’Enric Durán et de Didac Acosta sur le post-capitalisme : « Le post-capitalisme nous commençons à peine à entrevoir ce que cela peut être« , dit Efkin. Il y a une volonté de rendre cet espace industriel plus écologique. La vingtaine de nouveaux occupants du site produit de manière artisanale.

Une coopérative de logement

Ils ont commencé à réhabiliter les lieux. Vu leur étendue, trois hectares avec un bâti important, il y a fort à faire et cela prendra du temps. Concrètement, le groupe a créé un coopérative de logement : 27 logements des anciens ouvriers sont disponibles et en cours de rénovation. La coopérative de la CIC Masos Pel Decreixement a acheté le site à crédit, pour près de 500 000 €. Les coopérateurs intéressés peuvent soit louer temporairement un logement (pour 175 €/mois) soit l’acheter en crédit-vente (pour 17 000 €). En fait, si l’occupation est durable la location peut aussi se convertir en achat à crédit. C’est un peu « de chacun selon ses moyens ».

L'arrivée à Calafou.

L’arrivée à Calafou.

Quoi qu’il en soit l’achat ne donne pas droit à la propriété du logement ; c’est un simple « droit d’usage permanent », qui ne peut être cédé ni donner lieu à spéculation. « Le jour où nous serons solvables, nous commencerons à rendre l’argent à ceux qui seront partis« , dit Efkin.

Un certain nombre d’ateliers ont été aménagés sur le site. Leurs utilisateurs paient un loyer à la coopérative avec un montant minimum, accessible : « Celui qui veut ou qui en a la possibilité peut donner plus, chacun est libre.« 

A ce rythme, d’ici quatre à six ans, le site aura fini d’être payé.

« Nous nous sentons différents des communautés des années 1970« 

La coopérative, en fait, est encore informelle : ses statuts sont en cours de rédaction. Mais cela ne l’empêche pas de fonctionner : « C’est un projet d’assembléisme décentralisé. » L’assemblée générale, tous les dimanches, prend les décisions stratégiques. Il y a aussi des groupes de travail, relativement autonomes : économie, communication, réhabilitation, projets productifs, cuisine communautaire, espaces verts…

"Nous nous sentons différents des communautés des années 1970."

« Nous nous sentons différents des communautés des années 1970. »

Une partie des résidents (dix à quinze) vit là en permanence, certains depuis le début, d’autres viennent pour une période, puis repartent. C’est souvent en fonction de leurs projets, de la possibilité de trouver ici un local et des outils, ou d’une opportunité de travail à l’extérieur.

La vie à vingt ne pose pas de problème particulier. L’idéal, dit Efkin, « ce serait 50 personnes, pas plus. Au-delà, cela ne serait pas viable.« 

La coopérative est un « espace pacifique, de consensus ; nous n’acceptons pas la violence de genre, de race, ni la discrimination. Certes, il est difficile de vivre ici lorsqu’on est mal voyant ou en fauteuil roulant, une personne âgée ou un bébé. Nous nous efforçons d’améliorer l’accessibilité, mais le style de vie, c’est vrai, est dur. » Certaines pièces n’ont pas encore de fenêtres, d’autres ne sont pas faciles à chauffer.

Au sujet de la discrimination de genre, à Calafou, comme souvent à la CIC, on parle plus volontiers de « résidentes », de « coopératrices » : même si en fait la répartition entre hommes et femmes est assez équilibrée, c’est le féminin qui l’emporte. Une manière de dé-formater les esprits.

Le respect et la tolérance sont la règle, cela d’ailleurs très spontanément. La plupart des résidents est issue des mouvements sociaux de Barcelone, des squats…

Pour améliorer le fonctionnement, un système de parrainage a été mis en place. Chaque nouveau venu a une marraine ou un parrain. Au bout d’un mois, on réalise une évaluation informelle : « Si l’on a des engagements économiques, on doit les assumer ; le minimum c’est de participer aux assemblées et à un groupe de travail, ainsi qu’à deux après-midi de réhabilitation des lieux par mois. Celui qui n’arrive pas à assumer s’en rend compte par lui-même…« 

Au-delà du loyer pour le logement et/ou un atelier, chacun participe aux frais communs, à hauteur de 10 € par mois au minimum (celui qui peut donne davantage).

Un chantier à Calafou (photo CIC).

Un chantier à Calafou (photo CIC).

Quant à la vie en commun, elle est libre : « Nous nous sentons différents des communautés des années 1970. Par exemple, certains mangent chez eux, des groupes s’organisent pour manger ensemble, chacun organise sa propre vie.« 

Calafou est aussi un lieu d’accueil. De nombreuses personnes sont attirées par l’expérience et viennent voir et discuter. Les gens de l’extérieur viennent aussi participer aux chantiers de réhabilitation ou encore à des réunions et événements culturels et militants.

La vie à Calafou a évolué par rapport au début. « L’habitabilité s’améliore peu à peu« , dit Sheila. « Et le groupe est plus uni. Nous sommes beaucoup plus forts, nous nous occupons davantage les uns des autres. Et puis avant, il y avait énormément de visites, c’était un peu déstabilisant, maintenant c’est plus équilibré.« 

Chacun son projet

Le lieu est bien sûr très lié à la CIC, par l’état d’esprit mais aussi par des liens formels comme la monnaie sociale ou les « auto-ocupados » : en ce moment il y en a deux, qui travaillent avec la CIC pour les factures et leur participation financière.

Les résidents ont tous leur projet, dans une grande diversité. Ariel et Carlos, par exemple, réalisent des pages web, des documents 3D, des graphiques, des vidéos, des documentaires, animent des ateliers de formation. Alfredo met au point des outils informatiques, d’organisation, pour le réseau social de la CIC.

Sheila est artiste (cirque, animations pour les enfants) et travaille le samedi dans une boutique de diététique et nutrition. A Calafou, elle fabrique du savon à base d’huile d’olive recyclée, d’eau, de soude et de plantes médicinales. Le savon est surtout utilisé sur place, un peu vendu : « C’est pour tirer profit d’une matière première plutôt que de la jeter. Pour faire du commerce, il faudrait un autre état d’esprit : faire du savon bio, acheter de l’huile d’olive de qualité voire du karité en exploitant les Africains, faire de la publicité… Je n’ai pas envie de gagner ma vie comme ça.« 

Mandi, qui a une formation d’ingénieure des travaux publics, fait des travaux divers comme des installations électriques, les vendanges ou encore des liqueurs artisanales (« je ne les ai pas vendues« ) pour gagner sa vie avec des choses qui lui plaisent.

Efkin résume un état d’esprit assez général : « Nous n’avons pas vraiment la volonté de dégager des revenus, de travailler pour travailler ou pour gagner de l’argent.« 

Toutefois, les occupations, à Calafou, ne manquent pas. Hormis les tâches d’organisation commune et les chantiers de réhabilitation, il y a le jardin de plantes aromatiques et de légumes (actuellement un peu en sommeil), le poulailler, la fabrication de savon, de conserves et confitures (pour l’auto-consommation)…

L'atelier de menuiserie.

L’atelier de menuiserie.

Il y a aussi un atelier de mécanique, une fonderie expérimentale et un atelier de menuiserie bien équipé. Il a produit notamment pas moins de 500 chaises, dont une petite partie pour Calafou. Il y avait un « auto-ocupado » qui actuellement travaille ailleurs.

Calafou est aussi et peut-être avant tout un lieu d’expérimentation. C’est le cas par exemple avec le laboratoire de biologie, où ont été menées diverses expériences : de la culture de bactéries pour réaliser des calculs binaires avec des bactéries ; la mise au point d’un colorimètre pour mesurer la turbidité de l’eau, comme indicateur simple de pollution…

Il y a eu aussi un projet de réseau téléphonique international à partir de serveurs connectés entre eux.

Philosophie hacker, trans-féminisme, appropriation de son corps…

Calafou est attaché à la philosophie « hacker », « qui ne nécessite pas forcément de disposer d’un ordinateur : être hacker c’est réaliser soi-même quelque chose, mettre la main à la pâte, c’est casser avec la délégation qui consiste à faire faire les choses par quelqu’un d’autre comme dans le capitalisme. En fin de compte si tu es dépendant de quelqu’un, tu ne sauras jamais comment faire les choses.« 

Paula. Le laboratoire Pechblenda s'inspire de la philosophie "hacker" qui consiste à se prendre en charge, par exemple pour être l'acteur de sa propre santé.

Paula. Le laboratoire Pechblenda s’inspire de la philosophie « hacker » qui consiste à se prendre en charge, par exemple pour être l’acteur de sa propre santé.

Le laboratoire Pechblenda, de Paula, Klau et Beka, s’inspire de cette philosophie hacker. Elles utilisent les sciences et techniques dans un esprit d’appropriation du savoir et du savoir-faire, d’interdisciplinarité et de mise en réseau au niveau international : « La technologie est aux mains du capital ; comment sortir de cette réalité ?« . Il s’agit aussi de « produire pour le local« .

Leur travail a deux grandes orientations, la première plus directement pragmatique : répondre aux besoins techniques destinés à renforcer l’autonomie de Calafou. C’est ainsi qu’elles ont développé divers outils : lampes leds pour abaisser la consommation d’électricité, électrovannes, mécanisation de systèmes par exemple pour le remplissage des réservoirs de récupération de l’eau de pluie, réalisation de poêles pour le chauffage, arrosage automatique… Le tout évidemment la plupart du temps avec du matériel de récupération.

L’autre orientation est « un travail politique et artistique quotidien » lié notamment au trans-féminisme et au concept de « sans genre » : « Certaines naissent filles, d’autres garçons, transgenre ou hybrides« , dit Paula. « Cela a été effacé pour se conformer à la volonté de l’Église ; il faut rompre avec cette structure du patriarcat.« 

Le groupe a travaillé sur la dénonciation de l’utilisation de la femme comme objet d’observation scientifique et plus précisément sur les travaux de Sims, médecin-chercheur qui, vers 1840 en Alabama, a réalisé des expériences sur les organes génitaux de femmes africaines, esclaves, en les considérant comme des objets.

Autre piste, l’appropriation de la connaissance de son propre corps, au moyen de l’observation gynécologique et de l’auto-diagnostic. Pour cela, elles ont mis au point un spéculum à partir d’une imprimante 3 D et un système de caméra webcam avec microscope. L’idée est de pouvoir détecter d’éventuels problèmes gynécologiques.

Calafou est un lieu de recherche et d’expérimentation très ouvert, qui part dans de nombreuses directions. L’analyse politique n’est jamais absente.

1) Les colonies industrielles étaient des sites de production associés, sur un même lieu, à leur cité ouvrière. Elles ont été construites, pour la plupart, dans les deux dernières décennies du XIXe siècle.

Plus d’informations : Calafou / Pechblenda-transhack feminismo / Pechblendalab / Gynepunk-les sorcières cyborg.

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QLG Serveis Integrals : Convaincre par l’exemple

Les cinq membres de cette société informelle de services croient fermement dans le système coopératif. Ils utilisent la monnaie sociale qui pour eux est aussi un moyen d’amener de nouvelles personnes à rentrer dans le système.

QLG Serveis Integrals (services intégraux), dont le siège est situé à Sant Jaume Sesoliveres, dans la comarca (l’équivalent d’un canton) de l’Anoia, est née assez naturellement : « Nous nous sommes aperçus que nous étions cinq auto-ocupados de la Coopérative Intégrale Catalane, à travailler chacun de notre côté« , explique Juli. « Nous avons décidé d’unifier nos activités ; c’était un moyen de ne pas faire toujours le même travail.« 

L'équipe de QLG Serveis Integrals (photo QLG Serveis Integrals).

L’équipe de QLG Serveis Integrals (photo QLG Serveis Integrals).

En effet, QLG Serveis Integrals propose une grande diversité de prestations : théâtre (avec la Compagnie PuntMoc), organisation d’événements culturels, « travaux verticaux » (intervention sur des lieux difficiles d’accès, comme les façades), véhicules de loisirs (réparation de mobil-homes et de caravanes), maçonnerie, peinture, menuiserie, plomberie, électricité, travaux agricoles et de paysagiste…

Pour chacune de ces prestations, il y a une personne référente (celle qui connaît le métier et coordonne les travaux) et les autres l’aident. Cela apporte plusieurs avantages : avoir un travail varié, pouvoir répondre à des demandes diverses et avoir toujours de l’activité.

« Nous réfléchissons à l’opportunité de quitter la CIC et de monter notre propre coopérative« , dit Juli. « Nous nous entendons bien entre nous et nous aurions ainsi une structure juridique. A la CIC, la cotisation des auto-ocupados est assez élevée. Si tu factures beaucoup, cela représente presque 20 % du chiffre d’affaires. Avec la TVA (1), on arrive presque à 40 %. Et plus tu as de chiffre d’affaires, plus le taux à verser est élevé, ce qui réduit proportionnellement le bénéfice net. C’est lourd ; certes, la CIC se charge normalement de la facturation, en fait ici nous la faisons nous-mêmes, gratuitement, sur notre temps. Si nous avions plus de bénéfices nous pourrions investir là où nous pensons devoir le faire.« 

« La CIC paie des personnes, avec des rétributions, pour un travail administratif. Peut-être que la première des choses à faire, pour la CIC, serait d’acheter des logements et de donner à ses agents un logement et de quoi manger, plutôt que de les rémunérer pour qu’ils puissent payer leur loyer et leur nourriture. En Grèce, j’ai vu de nombreux collectifs, dans des hôpitaux, des usines, où le volontariat est la première forme d’organisation. Il faut se poser la question : nous faisons la révolution ou nous recherchons un emploi ? »

Juli souligne aussi le problème d’échelle de la CIC : « Essayer de se coordonner avec plus de 2 000 adhérents, c’est très difficile. La réforme en cours des biorégions est une bonne avancée mais elle n’est pas suffisante. Il faut aller vers quelque chose de plus local ; le maximum, c’est 30 personnes.« 

Il précise : « Ce que la CIC a fait jusqu’à maintenant, c’est super. Il fallait en passer par là pour nous rendre compte de certaines erreurs, pour apprendre.« 

Les membres de QLG Serveis Integrals parviennent à vivre de leur activité. Ils se font payer le plus possible en monnaie sociale (celles des éco-réseaux de l’Anoia et du Penedés). « J’achète mon alimentation uniquement en monnaie sociale« , dit Juli. « Je peux trouver, en monnaie sociale, des vêtements, des chaussures, des services, des massages, un mécanicien… Dans l’éco-réseau d’Anoia, les offres sont nombreuses ; nous sommes actifs.« 

Il poursuit : « Nous sommes demandeurs de davantage de monnaie sociale. Nos clients sont divers, il y a des coopérateurs et des personnes extérieures, c’est le réseau de clients que nous avons tissé. Quand nous leur parlons de monnaie sociale, ils sont souvent surpris et veulent en savoir plus, c’est une manière de faire connaître la CIC, de diffuser nos idées. C’est comme cela que nous progressons peu à peu dans notre petite région.« 

« Nous devons avancer patiemment, même si nous nous tromperons des milliers de fois« , conclut Juli.

1) En Espagne, l’IVA (impuesto al valor agregado).

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Eco-réseau d’Anoia : une dynamique propre

Tout en étant en phase avec la Coopérative Intégrale Catalane, l’éco-réseau d’Anoia a sa vie propre. Il met l’accent sur la nécessité de développer des liens entre les personnes, avant tout au niveau local.

« La comarca de l’Anoia a toujours été marquée par des mouvements sociaux, syndicaux, avec la CNT. Et puis il y a l’expérience de Calafou. L’éco-réseau est né un peu de tout ça, de ces personnes« , dit Lucie, qui consacre de son temps à l’éco-réseau (en partie en volontariat, en partie moyennant une rétribution).

Cet éco-réseau a trois ans d’existence ; au début, il avait peu de relations avec la CIC. Un petit groupe de personnes s’est organisé au niveau local avec des échanges de biens et de services en troc direct et en monnaie sociale. « Le travail de base était de créer du lien.« 

Capellades. La Vallée de l'Anoia est toujours marquée par l'industrie.

Capellades. La Vallée de l’Anoia est toujours marquée par l’industrie.

L’Anoia a sa propre monnaie sociale, sur l’ancienne plate-forme CES : « Elle est très performante et nous avons préféré en rester là. Un travail des programmateurs a permis de relier les bases de données de manière à permettre les échanges entre les deux plate-formes. » Échanges qui se font au niveau local mais aussi avec toute la Catalogne.

L’éco-réseau anime un dépôt (en catalan « Rebost » : cellier, magasin) de produits, alimentaires et autres. Produits qui viennent en petite partie de la CAC (Centrale d’Approvisionnement Catalane), en fait pour ce qui ne peut pas être produit localement. « Nous avons presque tout sur place : fruits et légumes, conserves, céréales, légumineuses, fromages de chèvre, yaourts…« . Les producteurs locaux vendent aussi à la CAC pour approvisionner les autres dépôts de Catalogne.

Il y a un grand débat sur la monnaie sociale : La CAC encaisse une partie en euros, parce que certains producteurs ne peuvent pas absorber suffisamment de monnaie sociale du fait qu’ils ont à payer leurs frais en euros. « Nous préférerions que la CAC ne nous propose pas certains produits si elle ne les trouve pas en monnaie sociale. Pour la CAC, c’est aussi une étape. La réflexion est en cours, à tous les niveaux.« 

Une vingtaine de personnes font régulièrement des commandes au Rebost. Lucie insiste sur le fait qu’il ne s’agit pas que d’un point de vente ; il s’agit d’échanger, en monnaie sociale, dans l’esprit de producteurs-consommateurs (prosumidores) : une condition pour participer, c’est de s’insérer dans l’éco-réseau en offrant un produit, alimentaire ou non, ou un service.

On est donc en circuit fermé, de manière à rechercher l’auto-suffisance par rapport à la société. « Quelques uns, de plus en plus nombreux, sont à peu près auto-suffisants, disons à 70 %. L’éco-réseau est assez jeune et on ne change pas sa vie d’un coup.« 

Il y a, dans l’Anoia, un embryon de groupe santé, avec plusieurs professionnels (médecine alternative, chinoise, yoga, un pharmacien). Pour l’instant, le manque de local est un frein. « Et puis, nous n’avons peut-être pas besoin d’un groupe santé ; l’important, c’est de donner un accès facile de chacun à l’auto-soin. C’est peut-être ce qui bloque. Il ne s’agit pas de créer une Sécurité Sociale.« 

En matière de logement, il y a eu une expérience : un bâtiment avait été cédé par un membre du réseau ; il y avait un projet de le réhabiliter pour du logement social ou temporaire. Ça n’a pas marché, pour des raisons externes. Pour l’instant il n’y a pas d’autre opportunité de terrains ou de logements en cession.

« Nous avons réussi à obtenir une implication de tout le monde dans l’assemblée du Rebost« , note Lucie. « Par contre, encore pas mal de personnes ne s’approchent pas beaucoup de l’assemblée permanente de l’éco-réseau (qui n’a pas de forme légale). On y parle stratégie mais c’est très accessible.« 

Pour ce qui est des relations entre l’éco-réseau et la CIC, environ 40 à 50 % des membres de l’éco-réseau adhèrent à la CIC. « Ce n’est pas une obligation ; les assemblées sont ouvertes, chacun voit ce qu’il veut faire. Beaucoup utilisent les outils de la CIC dans leur vie quotidienne ; nous essayons de soutenir la CIC à l’échelle locale.« 

Ressort le débat sur la décentralisation de la CIC. « Ma vision« , dit Lucie, « c’est que la coopérative est un organisme vivant ; il n’y a pas besoin de liens structurels. Les biorégions, c’est une manière de décentraliser, je pense que l’on a pris le bon chemin : il y a plus de proximité et c’est plus facile de s’impliquer dans l’assemblée. Mais il faut aller plus loin, jusqu’à la base, au niveau d’un groupe « familial » ou de village, de vingt à trente personnes. »

« Bien sûr il y a un intérêt à garder des assemblées aux différentes échelles. Au niveau local on ne peut pas résoudre tous nos besoins. Mais il faut partir de la base : c’est une erreur historique de partir d’une coopérative pour décentraliser.« 

Lucie ajoute : « Le débat est très sain. Il y a beaucoup d’auto-critique, de conscience de ce qui se passe. Le groupe a une vraie volonté de changer les choses.« 

Plus d’informations : Eco-réseau d’Anoia.

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Coopération Intégrale Toulousaine : pas à pas mais sûrement

Un groupe est né à Toulouse, il y a trois ans. Il a commencé par définir ses objectifs et sa manière d’agir. Le lancement récent d’une monnaie sociale est un nouveau pas en avant.

L’origine de Coopération Intégrale Toulousaine (CIT) remonte à 2012 : un groupe de Toulousains avaient rencontré notamment Enric Durán, lors de la Marche catalane pour la décroissance. Puis un groupe de Catalans est venu présenter à Toulouse le projet de la Coopérative Intégrale Catalane. Le groupe toulousain a été créé en novembre 2012, avec une centaine de personnes.

Il s’est appelé jusqu’ici Coopérative Intégrale Toulousaine, mais l’assemblée d’octobre 2015 a décidé un changement de nom pour devenir « Coopération Intégrale Toulousaine ». Cela pour marquer qu’il s’agit d’un « réseau ouvert de groupes et personnes autonomes qui n’implique aucune adhésion ou statut de membre » (ce qui serait le cas avec une coopérative).

Après la création, la priorité a été donnée à la réflexion théorique, explique Jérôme (du comité d’accueil), et des groupes de travail ont été constitués, notamment pour écrire les statuts. Le groupe central s’est ensuite réduit à une dizaine de personnes au bout de six mois, mais il reste solide. « Le travail de construction est ingrat ; il a pu démotiver les gens« , dit Jérôme.

Une Agora de Coopération Intégrale Toulousaine (2015)

Une Agora de Coopération Intégrale Toulousaine (2015)

Bien que CIT s’inspire fortement de la coopérative catalane, le contexte, à Toulouse, est différent de ce qu’il est en Espagne : « Il y a là bas une culture de la réunion, du parler ensemble, que nous avons un peu perdue en France.« 

Il y a aussi d’importantes différences juridiques avec l’Espagne : CIT ne peut pas avoir le statut de coopérative (il faudrait par exemple avoir au moins deux salariés dans certaines formes de coopératives) ; elle a formé une association, et le statut fiscal des associations en France ne permet pas de mettre en place un système comme celui des « auto-ocupados ».

On l’a vu plus haut, l’esprit de CIT reste celui d’un groupe informel, d’une assemblée se réunissant tous les mois et ayant à sa disposition des outils et des services communs, parmi lesquels l’association, qui sert d’appui aux diverses nécessités légales, liées par exemple à la monnaie sociale ou à la centrale d’achat.

La monnaie sociale, outil majeur

Coopération Intégrale Toulousaine fonctionne à partir de l’assemblée générale mensuelle de tous les coopérateurs (l’Agora), avec des décisions au consensus : « Cela peut ralentir les choses mais au final, quand tout le monde est d’accord, on va plus loin.« 

Il y a des services communs (comité d’organisation de l’Agora, communication, outils informatique, juridique…). Et des groupes autonomes, qui prennent en charge diverses initiatives (groupement d’achats, imprimerie, bibliothèque, cuisine collective, apprentisseurses…).

Ces groupes sont en évolution permanente, au gré des projets et de l’implication de chacun. L’Imprimerie du Bambou est un service de reprographie pour réaliser divers documents. La cuisine collective met du matériel à disposition de ceux qui souhaitent organiser des repas, par exemple à l’occasion d’événements. Un groupe « apprentisseurses » est en formation : il envisage de répertorier les offres d’apprentissage et de les mettre à disposition sur internet (à CIT on préfère parler d’apprentissage que de formation, terme qui « laisse sous-entendre l’intervention d’un formateur(trice) et un rapport de domination dont nous souhaitons nous émanciper ».)

Le Groupement d’achats solidaires Epicerie de Toulouse (Gaset) est le groupe qui réunit le plus de personnes (une quarantaine). Mis en place en 2014, il consiste à faire des commandes groupées à divers producteurs. Il se limite pour l’instant aux produits secs, en attendant de pouvoir disposer d’un local, son absence étant un facteur limitant (au départ, on a pu utiliser un squat, ce qui n’est plus le cas). Le démarrage de la monnaie sociale et la coopération du Gaset avec celle-ci devraient entraîner un gain d’autonomie pour les coopérateurs-trices de ces deux groupes.

Un pas important à en effet été réalisé cet automne. Après une période d’essai en petit groupe, la monnaie sociale, l’Oseille, a été lancée progressivement à partir de septembre. Elle s’appuie sur la plate-forme informatique Integral CES.

Des expériences de monnaie locale existent dans la région toulousaine, comme le Sol Violette et le Sel Cocagne. A CIT, on ne veut pas un fonctionnement pyramidal ni d’indexation sur l’Euro et de compte dans une banque. On ne veut pas non plus être dans un rapport marchand, où l’acheteur négocie avec le producteur ou le vendeur de services. Le but, c’est non seulement d’acheter local mais aussi de sortir de l’Euro et de développer les échanges pour s’affranchir du système capitaliste.

La monnaie sociale de Coopération Intégrale Toulousaine a deux niveaux : l’Oseille, pour l’échange entre personnes et collectifs autonomes ; la Groseille, pour construire des passerelles avec les communs de CIT et les personnes qui les préservent et les diffusent.

Pour utiliser l’Oseille, il faut adhérer à l’association ; une sorte de parrainage est mis en place pour accueillir et susciter les candidats. Pour lancer le mécanisme, il faut au départ créer de la monnaie : il est donc demandé à ses utilisateurs de commencer par émettre une offre (de produits ou de services) avant d’être acheteurs.

L’étalonnage de l’Oseille se fait sur 60 oseilles pour une heure de service.

Le débat de savoir s’il faut payer différemment une heure de maçon ou une heure d’ingénieur n’a pour l’instant pas été tranché.

Le succès de la monnaie sociale dépendra de la réalité des échanges, c’est-à-dire du niveau d’intégration de chaque utilisateur dans le système coopératif pour satisfaire ses besoins quotidiens et apporter sa part au collectif. Mais aussi du nombre d’utilisateurs. La bonne taille serait 300 utilisateurs, estime Jérôme.

CIT, étant à Toulouse, est surtout composée de citadins, et peu de personnes ont des formations dans les métiers manuels. On entrevoit clairement la nécessité de compléter un jour l’offre en produits agricoles et services liés aux métiers artisanaux, notamment ceux du bâtiment. Le logement et l’alimentation viennent en effet en tête des besoins de base. Cette offre peut soit être intégrée dans CIT soit être trouvée dans des groupes voisins.

Un chaudron bouillonnant d’idées

Lors de l’Agora du 26 septembre, deux réflexions à long terme ont été évoquées. D’une part la création d’une coopérative d’achat de foncier pour créer des logements. A CIT, on n’est pas favorable à la location, à cause de ce qu’elle contient d’injustice sociale : elle permet à quelqu’un qui a hérité d’un capital d’en tirer un profit aux dépens du locataire. On étudie l’achat de bâtiment(s), qui pourraient être détenus par une structure coopérative, pour ne pas reproduire un schéma de société privée ; mais il faudrait un minimum d’argent…

Autre sujet de réflexion, une coopérative de travail : « Le monde dont nous rêvons ne passe pas par le travail« , dit un intervenant. « Mais nous avons besoin d’argent pour vivre dans cette société et faire fonctionner la coopérative intégrale tant qu’il reste une dépendance (vis-à-vis du système capitaliste). Le travail bouffe le temps et la vie des gens ; en société, il est leur activité majeure. » La coopérative de travail pourrait avoir plusieurs objectifs : accompagner les porteurs de projet, administrativement et comptablement ; procurer des ressources à CIT.

La réflexion a porté aussi sur les relations avec les gens qui, hors de CIT, mènent des initiatives qui peuvent aller dans le même sens ; et sur les moyens pour tisser des liens.

A une échelle encore modeste, Coopération Intégrale Toulousaine est un groupe très vivant, en mouvement. Il suffit d’assister à une agora pour voir à quel point c’est un chaudron bouillonnant d’idées et un lieu de débat.

Plus d’informations : Coopération Intégrale Toulousaine.

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Béziers. L’espoir des Roms : devenir des pauvres comme les autres

Leur expulsion est programmée pour le 14 avril. Près de Béziers, sept familles roumaines, 38 personnes en tout, squattent un ensemble de bâtiments, l’espace « Brault ». En l’absence de perspective de relogement, ils attendent, découragés. Pour ces familles, l’expulsion signifierait la fin de cinq années de stabilité relative. Elle remettrait aussi en cause le travail de l’ABCR (1), qui accompagne la scolarisation des enfants.

L'ABCR accompagne depuis longtemps les familles roumaines de l'espace Brault.

L’ABCR accompagne depuis longtemps les familles roumaines de l’espace Brault.

Pensant que la misère serait moins dure chez nous qu’en Roumanie, ces Roumains sont venus en France. Citoyens européens, ils espéraient dans cette nouvelle Europe. Ici, toutefois, rien n’est évident pour eux. Se loger, trouver du travail sont des objectifs très difficiles à réaliser voire inaccessibles.

Il y a plusieurs groupes de Roumains ou de citoyens de l’ex-Yougoslavie, à Béziers. Leur histoire est faite de tentatives d’implantation et d’expulsions, de Mercorent (route de Bédarieux) et de Cantagal (route de Pézenas) vers un site du côté de Servian puis à Bayssan.

Les familles actuellement installées à la maison Brault (route de Narbonne) ont vécu à Bayssan de 2009 à 2013. Puis, en août 2013, le site de Bayssan a été évacué et elles ont atterri « chez » Brault, un ancien domaine désaffecté. Un squat, forcément illégal. Le tribunal a ordonné l’expulsion sous deux mois en avril 2014 ; elle n’a pas été exécutée, puis est arrivée la trêve hivernale, jusqu’au 31 mars 2015. A la fin de celle-ci, la police a informé les Roumains qu’ils devraient quitter les lieux avant le 14 avril.

Le logement, première nécessité

A partir de l’évacuation, où aller ? Trouver un autre squat, au risque de se faire expulser immédiatement ? Lors de l’occupation de locaux, les autorités peuvent intervenir dans les 48 heures ; au-delà, il faut un jugement d’expulsion.

Ces familles avaient des caravanes, à Bayssan : une partie a été détruite lors de l’expulsion ; les autres, vétustes, se sont avérées impossibles à déplacer.

Par ailleurs, les aires pour les gens du voyage sont réservées aux gens, avec caravane, en situation régulière et se déplaçant régulièrement.

En cas d’expulsion d’un squat, le préfet doit accorder trois jours d’hébergement en hôtel. Et après rien.

« Si nous partons d’ici », dit Robert, un père de famille, « où irons-nous ? Et puis les enfants ne pourront plus aller à l’école, où ils connaissent les maîtresses, où ils se sont fait des copains. »

Chez Brault, bien sûr il n’y a pas l’eau, ni l’électricité, mais au moins de quoi s’abriter. L’eau, ils la prennent où ils la trouvent (ce qui pose des problèmes de potabilité) et la charrient avec des bidons.

Pas d'eau. Pas d'électricité. Pas de toilettes. Pas de ramassage des ordures . Béziers 2008 (Photo Geneviève Laffitte).

Ici comme « chez Brault » : Pas d’eau. Pas d’électricité. Pas de toilettes. Pas de ramassage des ordures. Béziers 2009 (Photo Geneviève Laffitte).

L’un des gros problèmes, chez Brault, ce sont les rats. Ils pullulent et récemment deux enfants en bas âge ont été mordus et ont dû être amenés à l’hôpital. Ce qui attire les rats, ce sont les tas de déchets à l’entrée du site : Quand on occupe illégalement un lieu, les maires refusent souvent, et c’est le cas à Béziers, le ramassage des ordures ménagères, au mépris de la santé publique. L’ABCR (Association biterroise contre le racisme), qui accompagne ces familles, a demandé que le ramassage soit effectué ou qu’un container soit mis à disposition pour les ordures et aussi pour les déchets du travail de ferraillage ; en vain. « Quand il faut nous évacuer, ils arrivent à trouver les camions et la pelleteuse… » Impossible, aussi, pour les Roumains d’apporter eux-mêmes les ordures à la déchetterie : ils sont interdits d’entrée.

Voulons-nous vraiment qu’ils s’intègrent ?

Avec le logement, le travail est un élément clef de l’intégration. Maintenant que la réglementation transitoire les concernant est terminée, les Roumains, comme les autres citoyens européens, peuvent venir en France sans visa pour une durée de trois mois. Au-delà, ils doivent justifier de moyens de subsistance suffisants. Ils peuvent aussi être expulsés si l’on estime qu’ils constituent une menace pour l’ordre public.

« Quand un Allemand ou un Britannique se trouve en France et qu’il a moins que le Smic, on ne le renvoie pas dans son pays », dit Hélène Fargier, de l’ABCR. Les Roumains, eux, doivent justifier de leurs revenus.

Des revenus difficiles à trouver. Dans le groupe de chez Brault, toutes les personnes en âge de travailler se sont inscrites à Pôle Emploi. « J’ai parcouru tous les domaines agricoles ; quand on voit que je suis Roumain on ne veut pas me donner du travail », dit Robert. Et pour suivre une formation il faut lire et écrire le français couramment.

Ces Roumains sont originaires du milieu rural et connaissent le travail de la terre ou de la forêt. « Si j’avais un jardin, cela nous suffirait à manger », dit l’un d’eux. Mais impensable de trouver un lopin de terre. « Les gens ont peur de nous. Il y a eu un article dans Midi Libre qui disait que nous mangions les chats… »

Récupération. Le tri reste à faire. Béziers, 2008 (Photo Geneviève Laffitte).

Récupération. Le tri reste à faire. Béziers, 2008 (Photo Geneviève Laffitte).

Il y aurait par contre un domaine où ils pourraient trouver leur place : la ferraille. Les Roumains connaissent bien ce métier. Ils le pratiquent un peu, dans l’illégalité par force : « Je risque la prison et j’en ai marre de la ferraille, mais je n’ai pas le choix », dit Robert. Les déchetteries leur reprochent d’emporter la ferraille illégalement. Pour la revendre aux récupérateurs après avoir séparé les métaux et les avoir triés, il faut avoir un compte en banque (pour éviter le « noir »). Il y a des Marocains, qui viennent acheter la ferraille et l’écoulent par un circuit en Espagne, mais ils paient mal.

(Photo Dominique Le Flem)

(Photo Dominique Le Flem)

Pour pratiquer la ferraille dans les normes, il faudrait avoir un statut d’auto-entrepreneur. Donc justifier d’un certain chiffre d’affaires, ce qui est difficile : certains ont essayé de démarcher les entreprises pour récupérer leur ferraille ; ils n’ont pas réussi à dégager une activité suffisante. Les communes ou les communautés d’agglomération refusent aux Roumains d’emporter la ferraille pour la trier ; ils travaillent avec les grandes sociétés de récupération. Il suffirait pourtant de trouver un accord avec les collectivités locales pour permettre à quelques familles de vivre : « Nous ne sommes pas nombreux, nous n’avons pas besoin de grand-chose. » Un travail régulier permettrait de régulariser leur séjour.

C’est ce qu’a réussi à faire une famille installée dans le centre-ville. Avec cinq ans de présence en France, les enfants scolarisés depuis trois ans, ils ont accédé aux droits sociaux (Allocations familiales, APL, en attendant l’éventuel RSA) et ne sont plus expulsables. Ils ont obtenu un appartement. « Ils deviennent des pauvres comme les autres », dit Hélène Fargier. Une promotion que les Roumains de chez Brault ont du mal à imaginer.

Bientôt l’expulsion… et le retour dans la jungle ?

Si l’expulsion a lieu, dans quelques jours, la scolarisation des enfants risque d’être remise en cause. C’est le cas pour les Roumains de chez Brault ; c’est aussi le cas pour trois familles dans un squat du centre-ville et cinq familles en hôtel social, qui toutes risquent de se retrouver à la rue pour cause de fin de trêve hivernale. Au total, l’ABCR accompagne la scolarisation de 34 enfants. Cette scolarisation n’est possible que lorsque les familles sont stables, avec un logement.

Nabila et Sara ("Chez Brault").

Ana et Sara (« Chez Brault »).

C’est dans la scolarisation que l’ABCR met (mettait?) tous les espoirs : on en est arrivés à la deuxième génération d’enfants scolarisés ; les jeunes mères, qui sont passées par l’école, ne rechignent pas à scolariser leurs propres enfants, ce qui était moins évident pour la génération précédente. Une jeune femme de 20 ans est actuellement en lycée professionnel et espère devenir caissière dans la distribution. Le bout du tunnel… Daniel, 13 ans, en 5e, est lui aussi déterminé à poursuivre sa scolarité.

Pour s’intégrer, il faut du temps. Mais il y a beaucoup d’embûches.

« S’ils sont à la rue, il sera difficile de leur demander d’envoyer les enfants à l’école », dit Hélène Fargier. Face à l’attente de l’évacuation, « les familles sont brisées, assommées. Nous aussi, un peu. Nous ne voyons pas la solution ; aller leur dire notre solidarité, notre rage, ça va bien un peu… Maintenant, va commencer la déshérence. Selon eux c’est moins pire qu’en Roumanie ; ils risquent d’ailleurs d’y être renvoyés, pour ressources insuffisantes. Ils vont peut-être rejoindre des camps plus importants, à Montpellier par exemple, où rien n’a été fait pour les accompagner, là c’est le retour dans la jungle. Ils vont peut-être trouver un endroit à squatter… Qui sait ? »

Ph.C.

1) ABCR : Association Biterroise Contre le Racisme.

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ABCR : 25 ans d’aide aux migrants

L’Association biterroise d’aide contre le racisme est née il y a 25 ans, à partir d’une bande de copains, avec l’objectif de venir en aide aux migrants, sur l’idée notamment de « libre circulation et libre installation ». L’un des éléments déclencheurs a été la grève de la faim de 55 travailleurs turcs du bâtiment, dans l’église de La Devèze, qui avait abouti à la régularisation de 10 d’entre eux.

L’ABCR a structuré sa démarche autour de plusieurs actions : alphabétisation, atelier d’écriture, aide juridique, boîte aux lettres, soutien à la scolarisation.

Nadia Chaumont, bénévole au début, a ensuite été salariée à mi-temps puis à plein temps.

L’alphabétisation s’adressait surtout à des femmes, marocaines en majorité, généralement sans papiers, avec les enfants à la maison et ne cherchant pas à travailler, ne correspondant donc pas aux critères d’admission dans les organismes de formation. Leur but était avant tout de devenir autonomes dans la vie quotidienne. Un financement du Fonds d’action sociale (aujourd’hui disparu) permettait d’avoir un peu de matériel. Les cours étaient assurés par des bénévoles et Nadia assurait la coordination pédagogique et la préparation des supports pédagogiques.

L’Atelier d’écriture, assuré par 35 bénévoles et Nadia, a concerné des personnes de 18 nationalités différentes, avec un financement de la Sécurité sociale. Puis pour continuer à être financés, il fallait que les participants aient un projet professionnel, qu’ils donnent leur nom… Fin de l’atelier.

L’aide juridique (accès aux droits, droits sociaux, santé, dossier retraite…) est assurée, bénévolement, par François Muselet, juriste. Il y avait autrefois des permanences à la CPAM et à la Caf pour les gens qui ne parlent pas français ; aujourd’hui, plus aucun guichet n’assure ce service social.

La préparation du repas (Photo Geneviève Laffitte).

La préparation du repas. Béziers, 2009 (Photo Geneviève Laffitte).

Le service de domiciliation postale est utilisé par environ 250 personnes. Il devrait être assuré par l’Association biterroise entraide solidarité (Abes), qui refuse de le faire sauf pour la santé (dossiers de l’aide médicale d’État). Sans adresse, comment inscrire un enfant à l’école, établir des papiers, une carte grise ou une assurance auto, demander un titre de séjour…

La sous-préfecture a récemment estimé que l’ABCR ne pouvait être agréée par rendre ce service, ce qui va poser problème.

Scolarisation : il a fallu traîner le maire en justice

L’aide à la scolarisation a commencé en 2005 : une maman est venue à l’ABCR, expliquant que la mairie ne voulait pas inscrire son enfant à l’école (après enquête, il s’est avéré que 35 enfants étaient concernés). Motif : elle habitait un cabanon au bord de l’Orb, route de Maraussan, sur un terrain acheté mais non constructible et en zone inondable (le vendeur avait peut-être oublié de préciser ces détails) ; donc la mairie estimait que ces familles n’avaient pas d’adresse valable, « n’étaient pas destinées à rester sur la commune » et qu’il n’y avait pas lieu de scolariser les enfants. Il a fallu, avec la Cimade, aller au tribunal, qui a contraint le maire, Raymond Couderc (UMP), à inscrire les enfants (après appel, il a définitivement perdu en Conseil d’État).

L’inscription des enfants à l’école a été facilitée par la situation d’une classe de l’École des Romarins (La Devèze), menacée de fermeture : il y avait donc de la place pour une partie d’entre eux. Les instituteurs et le directeur de l’école ont joué le jeu, y compris pour du soutien scolaire.

Au début les adhérents de l’association ont transporté bénévolement les enfants sur le trajet domicile-école (20 voitures deux fois par jour pendant un mois et demi). Puis un bus a été obtenu avec l’aide du Conseil général, qui a aussi mis en œuvre l’aide à la cantine.

Administrativement, l’inscription à l’école n’est pas toujours simple : il faut présenter un acte de naissance, un justificatif de domicile, faire faire les vaccins obligatoires… Autant de travail d’accompagnement pour l’ABCR.

L’association s’interroge sur l’avenir. Les baisses de subventions en 2014 (État, Région, Agglo ; de la mairie, pas de problème, il n’y en a jamais eu) ont amené l’ABCR à annuler sa Semaine d’éducation contre le racisme. A l’avenir, elle se demande s’il ne faudra pas supprimer le poste de sa salariée.

Les élections départementales risquent aussi d’avoir des conséquences avec l’élection, dans trois cantons de Béziers, des candidats Front National. L’ABCR a jusqu’ici travaillé en relation étroite avec le Conseil général. Qu’en sera-t-il à l’avenir ?

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Jean-Michel du Plaa : « Petit à petit, nous sommes arrivés à construire quelque chose »

Élu municipal d’opposition (PS) à Béziers, ancien conseiller général battu aux récentes élections départementales, Jean-Michel du Plaa explique comment, avec le Conseil général, il a appuyé l’action, de l’ABCR et d’autres associations, auprès des populations immigrées.

« Le Conseil général », dit-il, « applique la loi, plus précisément le Code d’action sociale, en direction des familles qui ont des enfants de moins de trois ans et qui sont dans le besoin. A ce titre, à Béziers, nous avons mis en place trois actions : »

« La plus importante, l’appui à la scolarisation. Les enfants ont été scolarisés à La Devèze parce qu’il y avait dans ce quartier les trois niveaux : maternelle, primaire, collège, que cela facilitait le regroupement pour le transport, et aussi parce que ce quartier bénéficiait du dispositif Rep +, avec donc des classes adaptées et des enseignants formés. »

« Nous avons mis en place un minibus matin et soir, ce qui a contribué à une meilleure assiduité des enfants à l’école. Ce système a fonctionné cinq ans et il y a aujourd’hui des enfants qui ont atteint la 4e et la 3e. On a remarqué un effet de socialisation des enfants, d’évolution des comportements, avec des progrès considérables. »

« Deuxième action, le suivi médico-social par la Protection Maternelle et Infantile, avec un financement de l’Agence de la Solidarité du Conseil général (vaccinations, suivi des mères enceintes…). »

« La troisième action concernait les demandes d’aides de personnes étrangères ayant des enfants de moins de trois ans, privées de ressources, sans titre de séjour (pas uniquement des familles roms). Nous avons simplifié la procédure pour aboutir à verser une aide équivalente aux allocations familiales ; en contrepartie, il y avait un travail régulier avec un travailleur social. On a pensé que ce dispositif risquait de créer un appel d’air, en fait le nombre de familles suivies est resté stable. »

« Nous avions aussi travaillé pendant deux ans avec les services de l’État pour créer un espace de transition pour héberger un certain nombre de familles selon des critères permettant d’envisager d’aller vers l’intégration. Les services de l’État se sont aperçu, au bout de deux ans, que la Loi littoral interdisait d’utiliser ce terrain. On aurait pu s’en rendre compte plus tôt. »

Absent désormais du Conseil départemental, pensez-vous que ces dispositifs peuvent être menacés ?

« Il faut voir cela avec le nouveau Conseil départemental mais il n’y a pas de raison qu’il ne poursuive pas ce qui est en place. »

« Le suivi médico-social, c’est régi par le Code d’action sociale ; pas de problème. »

« L’aide à la scolarisation est ce qui nous a demandé le plus d’implication. Le président du Conseil général l’avait approuvée ; cela a permis de reconnaître le travail des associations ; il y a eu une bonne coopération avec l’Inspection d’Académie et tout ça s’est fait en liaison avec l’État, au niveau de la Direction de la Cohésion sociale et du sous-préfet. Ceci dit, quand le sous-préfet a dit : il faut évacuer, nous avons dit : il faut respecter l’esprit de la circulaire du Premier Ministre. A Béziers, c’est devenu plus compliqué. »

J.-M. du Plaa conclut : « Jusqu’ici à Béziers, où les populations immigrées sont moins nombreuses qu’à Montpellier, nous sommes petit à petit arrivés à construire quelque chose. »

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Tout sauf une invasion

L’arrivée de Roumains en France n’a pas de quoi déstabiliser ni notre économie, ni notre marché du travail ni l’organisation de notre société.

En 2012, 229 600 étrangers sont rentrés en France. Parmi eux, 7 000 Roumains, soit 3 %. Près de la moitié des entrants sont originaires de cinq pays de l’Union européenne : Portugal, Royaume-Uni, Espagne, Italie, Allemagne.

En France, les étrangers représentent 6,2 % de la population (6,0 % de la population active), soit un taux inférieur à celui du Royaume-Uni (7,7%), de l’Italie (7,4%), de l’Allemagne (9,4%) et de l’Espagne (10,9%).

(source Insee)

(Photo Dominique Le Flem)

(Photo Dominique Le Flem)

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Voir la vidéo, empreinte d’humanité, sur le squat de l’espace Brault, réalisée par Aurore Lalande

Voir aussi son site.

Voir le reportage photo de Geneviève Laffitte (dans Reportages / La politique ici / Roms, le quotidien).

La douceur du feu et la compagnie du chien. Béziers 2009 (Photo Geneviève Laffitte).

La douceur du feu et la compagnie du chien. Béziers 2009 (Photo Geneviève Laffitte).