Désertification médicale… Quelle politique de santé ?

Dans certains départements, comme l’Aude, de nombreux villages voient partir leur médecin à la retraite sans qu’il soit remplacé. Les jeunes médecins sont moins attirés par le milieu rural et démarrent en majorité leur activité comme salariés. Ils n’entendent pas exercer leur métier comme le faisaient leurs aînés. Est-ce un échec de notre politique de santé qui accablerait les médecins libéraux de charges et de paperasse ? Ou la recherche, chez les jeunes médecins, d’un nouveau mode de vie ? Comment pallier la désertification médicale : Par des incitations à l’installation en milieu rural ? En imposant des sortes de quotas d’installation par secteur géographique, comme pour les pharmacies et les infirmier.es ? En créant des maisons libérales de santé ou encore des centres de santé gérés par les collectivités locales ? Et si, comme au Royaume-Uni, on rémunérait les médecins généralistes au forfait ? Des pistes dans ce dossier.

Tout d’abord, en matière de déserts médicaux, il faut relativiser les choses. Si l’on regarde la moyenne nationale, la France a 338 médecins pour 100 000 habitants, soit moitié moins que le premier de la classe, Cuba (672 med./100 000 hbts) mais beaucoup plus que le Burkina Faso (5 med./100 000 hbts) (1).

Il n’en est pas moins vrai que certains habitants du milieu rural doivent faire un certain nombre de kilomètres pour aller chez leur médecin généraliste, attendre des semaines pour obtenir un rendez-vous, ou patienter longtemps dans la salle d’attente.

Car la moyenne nationale cache une répartition très inégale des médecins, généralistes et spécialistes. Selon le Conseil national de l’Ordre des médecins (2), en 2016 le Languedoc-Roussillon comptait 314 médecins pour 100 000 habitants (+ 2 % en neuf ans) mais l’Aude n’en comptait que 248 pour 100 000, en diminution (- 6 %). Quant aux médecins généralistes, si la région LR en compte 143 pour 100 000 habitants, l’Aude en compte 127, ce qui reste une densité moyenne (131 pour la moyenne française). Mais ces médecins généralistes sont très inégalement répartis sur le territoire départemental, avec des zones à densité moyenne (le littoral, une partie du Minervois et des Corbières) et des zones à densité faible (tout le reste du département). Le déséquilibre prévaut aussi à l’intérieur des villes : à Narbonne, par exemple, sur 40 généralistes, aucun n’exerce dans le quartier Ouest, qui compte près de 7 000 habitants (13 % de la population).

Pour ce qui est des spécialistes, la moyenne régionale est proche de la moyenne française mais l’Aude fait partie des départements mal lotis. Il faut souvent des mois pour avoir rendez-vous chez un ophtalmo ou un gynécologue, par exemple ; quant aux cardiologues, cancérologues, chirurgiens et autres, il faut aller à Perpignan, à Montpellier ou à Toulouse.

La tendance pour les années à venir ne devrait pas changer fondamentalement la donne. Certes au niveau national en 2014 les entrants (inscriptions au tableau de l’Ordre des médecins) toutes spécialisations confondues (7 525 médecins) étaient plus nombreux que les sortants (6 130 départs à la retraite, dont la moitié conservant une activité. A noter que 47 % des généralistes, en France, sont âgés de plus de 55 ans.)

La plupart des photos de ce dossier n’ont pas de lien direct avec le texte. Elles rappellent seulement que la médecine a pour mission de soigner les humains. Copyright : http://www.photo-libre.fr/

Cette augmentation des inscrits s’explique pour une part importante par la progression du nombre de retraités actifs et l’arrivée de médecins à diplômes européens ou extra-européens.

Mais, dans le bilan entrées-sorties, le nombre de médecins généralistes est en diminution : de 10 % au niveau national, de 7 % en Languedoc-Roussillon, de 14 % en Provence-Alpes-Côte d’Azur, de 10 % en Midi-Pyrénées.

Le déséquilibre au niveau local devrait s’accentuer : dans l’Aude, où 71 médecins généralistes avaient plus de 64 ans en 2015, on prévoit le départ à la retraite d’ici 2020 de 36 % des généralistes audois, avec très peu de renouvellement (deux ou trois installations par an, tous dans des communes urbaines). Mais l’Aude est loin d’être un cas isolé.

Autre tendance de la démographie médicale, le choix du salariat pour 61 % des nouveaux inscrits toutes spécialisations confondues (contre 20 % de remplaçants et 15 % en libéral ou mixte). Et, pour les nouveaux inscrits en médecine générale, 38 % de remplaçants, 30 % de salariés, 22 % en libéral ou mixte. Toutefois on observe chez les généralistes une rapide évolution avec, cinq ans après l’installation, 39 % en médecine libérale ou mixte, 37 % de salariés et 13 % de remplaçants.

A noter aussi la forte féminisation du métier : 62 % des nouveaux inscrits sont des femmes.

On a souvent cité le « numerus clausus » comme cause de l’insuffisance du nombre de médecins. Ce dispositif, qui limite le nombre d’étudiants à la fin de la première année de Médecine, a été récemment réévalué, mais l’effet de cette réévaluation se produit avec retard du fait du nombre d’années d’études avant l’entrée dans la vie active.

On soulève aussi le fait que les étudiants arrivant en fin d’études avaient tendance à préférer les spécialisations autres que la médecine générale. C’était vrai mais ça ne l’est plus. En 2005, à l’issue des ECN (les épreuves classantes nationales qui, en fonction de la note obtenue, donnent un rang de classement et donc de priorité dans les choix possibles), environ la moitié des étudiants n’ayant pas une note suffisante pour prétendre à une spécialisation préféraient redoubler pour retenter leur chance plutôt que d’accepter la médecine générale. Par contre, en 2014, 94 % des postes de généralistes étaient pourvus. C’est certainement l’effet d’une réforme des ECN, qui limite la possibilité de redoublement, mais aussi un changement d’approche des étudiants en médecine vis-à-vis de la médecine générale.

Il reste que les jeunes qui s’installent ont tendance à bouder le milieu rural. Pourquoi ?

Les médecins acceptent de moins en moins d’être disponibles 24 h/24

Pour Rémi Pénavaire, médecin généraliste à Lézignan-Corbières, « la désaffection pour le milieu rural est une idée reçue ; une partie des jeunes médecins ont envie d’être généralistes mais le mode d’exercice professionnel n’est plus adapté à leurs désirs. » Étienne M. (c’est un pseudonyme), médecin généraliste à Céret (en cabinet de quatre généralistes libéraux) dit la même chose : « Il y a un problème de désertification tout court, qui concerne l’ensemble des services et des commerces ; les médecins et leur famille, qu’il faut aussi prendre en compte, rechignent à s’installer dans des coins reculés, sans services.« 

Tous les médecins interrogés s’accordent pour dire que l’exercice de la médecine généraliste en libéral est devenu très difficile pour un médecin isolé. Pour Étienne M., « il y a un problème d’attractivité qui n’est pas nouveau, cela date de vingt ans environ, avec une surcharge administrative, un manque de revalorisation qui va bien au-delà du revenu (le tarif conventionnel de la consultation vient de passer de 23 à 25 €) et concerne les contraintes quotidiennes : travail administratif, relations avec les caisses, parcours de soin, ententes préalables…« 

« Les jeunes ne veulent plus faire comme l’ancienne génération qui continue à exercer comme au siècle dernier, tout seul, sans secrétaire, en étant disponible du matin au soir. Mais quand un cabinet est disponible, bien équipé en matériel, avec un secrétariat, il trouve plus facilement preneur ; les jeunes qui viennent en stage se voient bien travailler dans ces conditions. Pour les localités plus éloignées, je suis plus pessimiste, les jeunes ne viendront pas facilement s’installer et cela va passer plutôt par la création de maisons médicales.« 

Emmanuelle Pineau, médecin généraliste salariée au Centre Municipal de Santé de Capestang (voir plus loin), a exercé vingt ans en libéral : « Nous savons le prix du libéral : sans secrétariat ou télésecrétariat, sans femme de ménage, on a des horaires pas possibles ; impossible de prendre des vacances au-delà de deux semaines par an ; il y a aussi l’absence d’indemnités journalières maladie et maternité (sauf après un délai de carence de 90 jours), à moins de payer une assurance supplémentaire très onéreuse.« 

« Se regrouper avec d’autres médecins n’est pas évident, j’ai vu beaucoup de conflits. Et le regroupement oblige à avoir un secteur de garde important, avec des patients que l’on ne connaît pas.« 

Vincent Desprairies, généraliste salarié au Centre Municipal de Santé de Port-la-Nouvelle (voir plus loin) était auparavant généraliste libéral en milieu rural (Ille-et-Vilaine) : « La situation des médecins est partout difficile, avec de plus en plus de contraintes : quand on connaît tout le monde, il est difficile de mettre des barrières, on se fait de plus en plus manger, les gens viennent vous chercher à la maison, y compris le dimanche. Nous avions envie d’avoir plus de temps pour nous et de voir un autre horizon… » Il note toutefois que « les mentalités sont en train de changer« , les patients commencent à accepter que le médecin ne soit pas disponible 24 heures sur 24.

« Se regrouper à plusieurs pour travailler en complémentarité »

Étudiante en 4e année de médecine, Manon n’a pas encore d’idée arrêtée sur son choix entre la médecine générale ou une autre spécialisation : « Il y a des bons points dans les deux, le généraliste est beaucoup plus proche du patient, ce qui permet d’avoir un suivi qu’on n’a pas quand on est spécialiste ou à l’hôpital ; le spécialiste peut sauver la vie du patient mais il ne connaît pas sa vie de tous les jours. Être généraliste, peut-être mais ça dépend où : il y a des endroits où c’est compliqué de travailler, s’il n’y a pas de laboratoire, de cabinet infirmier, de spécialistes.« 

Quant à choisir entre le libéral et le salariat, elle aimerait surtout « commencer à l’hôpital (plutôt qu’en clinique), pour avoir de bonnes bases. » Elle note qu’il est proposé aux étudiants de percevoir une bourse de 1 200 € par mois dès la 4e année de médecine dans le cadre d’un Contrat d’engagement de service public (CESP). La contrepartie est de s’engager à exercer dans un désert médical, dans le lieu de son choix, quel que soit son classement. Mais « c’est tôt, on nous demande très jeunes de nous engager alors que nous n’avons pas encore fait le tour des différentes facettes du métier.« 

Manon pense aussi que « la grande majorité des jeunes qui choisissent la médecine le font par passion et ne sont pas freinés par l’idée de devoir travailler beaucoup. » Ce qui est plus important pour elle c’est de pouvoir se regrouper à plusieurs pour ne pas exercer tout seul dans son coin.

Marie, pour sa part, est plus proche de l’installation : elle est en fin d’internat (en 8e année) et devrait passer sa thèse de doctorat dans un an. Marie souhaite être médecin généraliste : « Les structures hospitalières ne me conviennent pas comme cadre de vie ; mon père et ma mère sont généralistes, je constate qu’ils voient des gens et des choses très divers tous les jours, cela évite la redondance ; dans la médecine générale, il y a énormément de choses à faire, de façons de pratiquer, cela permet de s’adapter à ce que l’on aime. » Elle préférerait s’installer « en semi-rural« , dans une ville de taille moyenne « pour avoir accès aux laboratoires d’analyse, aux centres d’imagerie et autres structures ; pas besoin d’aller dans une grande ville, ce qu’il faut au minimum c’est avoir à proximité des kinés, des infirmier.es.« 

Marie a cinq ami.es internes qui envisagent de s’installer dans une structure commune en libéral, en ville. « Cela leur permettra d’avoir un quotidien plus facile, pas que pour les congés, aussi pour avoir l’avis des confrères, travailler en complémentarité. Pour ma part, je n’envisage pas de m’installer toute seule, plutôt à deux ou trois, c’est le projet de tous ceux de ma génération.« 

Des incitations qui ne règlent pas la question de fond

Diverses incitations, nationales ou locales, visent à encourager les étudiants et les jeunes médecins à envisager une installation dans les zones à faible densité en médecins généralistes. C’est le cas du CESP (Contrat d’engagement de service public) qui octroie une bourse de 1 200 € par mois aux étudiants en médecine qui s’engagent à exercer dans un territoire défavorisé.

Le contrat de PTMG (Praticien territorial de médecine générale) s’adresse aux jeunes médecins qui s’installent en zones déficitaires et fragiles : il leur garantit une rémunération de 6 900 € bruts (sous réserve d’un minimum de 165 consultations par mois).

On table, dans l’Aude, sur six à huit CESP ou PTMG par an, ce qui reste modeste.

Le Conseil départemental de l’Aude, par ailleurs, incite les futurs médecins à effectuer un stage en milieu rural, à travers plusieurs actions : aide à la recherche de logement (en soutien aux communes), prise en charge de la caution et du premier mois de loyer au titre du fonds unique logement lorsque la seule solution est un logement locatif ; allocation forfaitaire de 200 € destinée à prendre partiellement en charge un éventuel loyer ; aide au déplacement de 400 € par mois.

Il se peut que ces incitations aient quelques résultats. La réponse des futurs médecins généralistes dépendra plus certainement de la possibilité de trouver des conditions d’exercice qui leur conviennent.

La Convention médicale 2016 a mis en place un Contrat national d’aide à l’installation des médecins dans les zones sous-dotées (CAIM). Ce contrat prévoit une aide d’un montant de 50 000 € et un engagement du médecin à exercer cinq ans dans une zone sous-dotée.

Mais pour le Conseil national de l’Ordre des médecins, qui a publié le 21 février 2017 un rapport sur les diverses initiatives et expériences, les incitations financières ne fonctionnent pas pour attirer les médecins dans les déserts médicaux. Le CAIM, dit-il, est insuffisant pour les nouveaux professionnels, qui estiment pour la plupart que cette somme ne peut servir qu’à payer les locaux, le matériel, une secrétaire, et n’enlève rien à la réalité du métier : horaires lourds, pas de vacances…

Le Conseil de l’Ordre attache davantage d’intérêt aux solutions expérimentées par les médecins libéraux eux-mêmes qui consistent à se regrouper pour mettre en commun les moyens et à travailler en lien étroit avec l’hôpital : ils peuvent ainsi soigner dans leurs cabinets les pathologies bénignes et continuer à l’hôpital pour des soins plus spécialisés.

Autre piste pour résorber les déserts médicaux : accentuer la contrainte d’installation en fonction des besoins. Mais elle n’est pas à l’ordre du jour. Le Conseil national de l’Ordre des médecins ne va pas vraiment dans ce sens lorsqu’il propose de créer un « numerus clausus » régionalisé et de transformer les ECN en Épreuves classantes inter-régionales sur cinq grandes inter-régions : les places disponibles seraient définies pour chaque grande inter-région et pour chaque spécialité, en fonction des besoins démographiques régionaux. Or, le déséquilibre, plus qu’entre régions, se trouve à l’intérieur des régions et des départements eux-mêmes.

En même temps, le Conseil de l’ordre propose de maintenir le système actuel de « solidarité » (l’assurance maladie), de libre choix du patient dans son parcours de soin et de garantie d’indépendance de la profession médicale.

Ph.C.

1) Source Wikipédia. Concernant le Burkina, il faut noter la difficulté d’accès aux soins liée au faible pouvoir d’achat mais aussi le poids important des médecines traditionnelles, celui-ci étant peut-être davantage la conséquence de celle-là que sa cause.

2) Voir les données de l’Atlas de la Démographie Médicale en France (2015). Télécharger l’Atlas.

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« Il y a suffisamment de médecins ; on leur demande de faire quelque chose de totalement inutile »

La charge de travail des médecins généralistes, estime Michel J. (pseudonyme), lui-même généraliste dans un village de l’arrière-pays varois, est alimentée artificiellement par le système de rémunération : « Il y a suffisamment de médecins« , dit-il, « mais on leur demande de faire quelque chose de totalement inutile« . Il propose de se tourner vers une rémunération des médecins généralistes au forfait par patient, à l’image du système britannique.

En France, « l’activité libérale« , rappelle-t-il, « est financée par l’argent public, c’est un système bâtard. Les médecins pensent être libéraux mais ils n’ont d’activité que dans la mesure où les soins sont pratiquement gratuits pour les patients. Mon idée c’est qu’il faudrait que les médecins soient forfaitisés, qu’ils n’aient pas intérêt à ce que les gens viennent souvent, des fois pour rien.« 

Il précise sa pensée : « Les médecins généralistes libéraux ont des charges importantes. Après l’Impôt sur le Revenu, il reste 30 % du chiffre d’affaires qui constituent le salaire réellement perçu. Soit, pour un chiffre d’affaires de 20 à 23 000 €, un salaire de 6 à 7 000 €. Si le chiffre d’affaires augmente, les charges aussi, il faut savoir se limiter et c’est difficile. On est tenté de générer un certain flux pour éponger les charges.« 

« Il est très facile de multiplier les actes. Je peux par exemple m’organiser un circuit de visites à domicile de personnes âgées ; en passant une fois par semaine chez vingt personnes, je pourrais générer un chiffre d’affaires annuel confortable. Il y a beaucoup d’actes fictifs dans les maisons de retraite. Ou chez les kinés qui font faire trois pas au patient et s’en vont, on appelle ça la trottino-thérapie ; les taxis-ambulances qui groupent les patients tout en facturant individuellement les transports ; les infirmiers avec des actes fictifs, etc. Quant à la garde en maison médicale le week-end, 10 à 20 % des consultations sont justifiées.« 

« La majorité des médecins n’ont certainement pas envie d’être plafonnés dans leurs gains, je suppose, mais l’idéal à mon avis serait que la Sécurité Sociale donne tant par an par patient.« 

« Ainsi le médecin pourrait amener ses patients à ne venir le voir que pour de vrais problèmes de santé : Il n’est pas normal de facturer 23 € pour soigner un rhume. S’il était payé au forfait, le médecin pourrait expliquer à son patient que le nez qui coule, ça passe tout seul, qu’il est normal de tousser quand on est enrhumé, qu’il y a une évolution normale du rhume et qu’il faut le temps pour que ça s’arrête. Il est toujours temps d’agir s’il y a surinfection, dont on connaît les symptômes qui sont la fièvre et la perte d’appétit.« 

Il y a aussi les patients « qui ont du cholestérol et qui veulent continuer à manger du fromage et de la charcuterie. De ce fait, ils prennent des médicaments assez toxiques.« 

« 90 % des consultations ne servent strictement à rien. De plus en plus de liberté est laissée aux infirmier.es, c’est une très bonne chose : j’ai réussi à diviser par quatre mes visites à domicile en m’appuyant sur les infirmier.es ; dans la mesure où (ils)elles passent tous les jours, (ils)elles peuvent repérer d’éventuels problèmes qui nécessitent la visite du médecin.« 

« Il y a de vrais malades, le rôle du généraliste est de les repérer. Pour le reste, mon but est de voir les patients le moins souvent possible. Pour cela, il faut leur expliquer un certain nombre de choses ; l’éducation à la santé devrait commencer dès l’école.« 

Michel J. constate une évolution du système français de santé vers quelque chose qui ressemble à de la forfaitisation de la rémunération des médecins : « Dans le cadre du parcours de soins, le médecin perçoit 5 € par patient par an ; il perçoit 40 €/an par patient en ALD (affection de longue durée) ; les consultations des patients âgés de plus de 85 ans, dans le respect de certains critères, sont à 33 € ; il y a aussi la ROSP (rémunération sur objectif de santé publique)… J’ai l’impression qu’on est en train de substituer le paiement à l’acte par le forfait, tout doucement. Mais il manque le courage politique pour le faire ouvertement : Le prix de la consultation n’avait pas été augmenté depuis 6 ans, il vient de passer de 23 à 25 € juste avant les élections présidentielles (effectif au 1er mai 2017) ; or, les divers paiements forfaitaires constituaient déjà une augmentation indirecte de la consultation.« 

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Port-la-Nouvelle : un Centre Municipal de Santé avec des médecins salariés

La première dans la région, la mairie de Port-la-Nouvelle a décidé d’agir pour améliorer l’accès aux soins en ouvrant un Centre Municipal de Santé. Les médecins salariés découvrent des conditions d’exercice de leur métier qu’ils n’osaient pas imaginer.

Le Centre Municipal de Santé (et Maison Pluridisciplinaire de Santé) de Port-la-Nouvelle.

Cela fait déjà quelque temps que la municipalité de Port-la-Nouvelle s’est inquiétée de la tendance au non-remplacement des médecins généralistes partant à la retraite. Elle a donc pris l’initiative de financer les locaux d’une Maison de Santé Pluridisciplinaire comme cadre d’accueil de médecins généralistes libéraux. La MSP a ouvert en 2011, avec un médecin généraliste et un certain nombre d’autres professionnels de santé (infirmier.es, kinés, etc.). Puis, le nombre de généralistes restant insuffisant pour la population de Port-la-Nouvelle, le maire, Henri Martin (3), a demandé à ses services d’étudier la formule d’un Centre Municipal de Santé, avec des médecins salariés.

Des contacts ont été pris avec la Fédération Nationale des Centres de Santé, l’Agence Régionale de Santé et la Caisse Primaire d’Assurance Maladie. Un projet de santé a été déposé à l’ARS (avec un volet prévention-santé publique). Et le Centre Municipal de Santé a ouvert en juillet 2013, avec des médecins généralistes salariés, aujourd’hui au nombre de trois.

Le CMS est situé dans les mêmes locaux que la MSP : le médecin libéral et les médecins salariés cohabitent (pour la première fois en France) et travaillent de façon complémentaire, malgré leur différence de statut. Le médecin libéral s’acquitte d’un loyer et gère son cabinet tout en bénéficiant de l’accueil commun. L’ouverture du CMS a dynamisé la MSP et a permis l’installation d’autres professionnels de santé (4).

La commune, à travers le CMS, rémunère les médecins généralistes salariés et encaisse les consultations (en pratiquant le tiers-payant et les tarifs conventionnés). Le centre est doté d’un numéro Finess (Fichier national des établissements sanitaires et sociaux, l’équivalent du numéro Adeli des médecins libéraux), ce qui lui permet de se faire rembourser par la CPAM.

Le Centre est ouvert le matin sans rendez-vous, l’après-midi sur rendez-vous, du lundi au vendredi de 8 h à 12 h 30 et de 13 h 30 à 19 h, le samedi de 8 h à 12 h. Trois salarié.es sont chargés de l’accueil, du traitement administratif (tiers-payant) et de l’entretien des locaux.

« Ces trois années d’activité« , explique Eric Lallemand, directeur général des services de la mairie, « montrent que le centre répond aux besoins« . Pour ce qui est du budget, « c’était un risque calculé, l’activité s’équilibre globalement, d’un côté le coût de fonctionnement et les salaires, de l’autre les recettes » (les remboursements) ; « il est difficile de quantifier l’amortissement des locaux ; nous sommes presque à l’équilibre. Quoi qu’il en soit, comme le dit Henri Martin, il y a des services publics, une piscine par exemple, qui coûtent beaucoup plus cher qu’un centre de santé. Nous regardons l’équilibre tout en estimant que l’offre de soins n’a pas de prix.« 

Aujourd’hui, l’accès aux soins à Port-la-Nouvelle s’est nettement amélioré. On compte cinq généralistes soit pas loin du taux habituellement souhaité de 1 médecin/1 000 habitants (Port-la-Nouvelle compte 5 600 habitants en hiver mais 35 000 en été : là, on compte sur le renfort d’un médecin libéral). « Si un libéral de plus avait la bonne idée de s’installer, ce serait encore mieux ; nous n’avons pas vocation à couvrir toute l’offre médicale avec le CMS« , conclut Eric Lallemand.

Travail en équipe et vision globale

Les médecins généralistes du Centre Municipal de Santé travaillent en étroite collaboration entre eux et avec les autres professionnels de la MSP, explique le Dr Véronique Davis-Bergès, qui coordonne le CMS et qui était auparavant médecin coordonnateur de la PMI (Protection Maternelle et Infantile) au Conseil départemental de l’Aude : « Nous avons une réunion médicale commune une fois par mois mais le fait d’être côte à côte favorise la coopération et permet de se voir sur les dossiers qui nécessitent une coordination. Cette concertation pluridisciplinaire, avec l’accord du patient, permet de trouver les meilleures solutions dans les dimensions médicale et sociale (par exemple concernant les dossiers de maintien à domicile ou d’allocation personnalisée d’autonomie).« 

L’accueil.

Le médecin libéral de la MSP a une convention de partenariat avec le CMS ; ainsi, le parcours de soin des patients n’est pas rompu (un patient peut être soigné, s’il le souhaite, par l’un ou l’autre médecin ; en cas d’absence de l’un, l’autre prend le relais avec le dossier informatisé commun).

Autre exemple de l’intérêt du regroupement, les prises de sang sont faites au centre, ce qui est une facilité.

Les médecins du CMS ont aussi une activité à l’extérieur : le Dr Davis-Bergès veille sur la santé des enfants accueillis en structure d’accueil collective (crèche). Le Dr Philippe San Juan est coordinateur à mi-temps de l’EHPAD (la maison de retraite) et du Centre Hospitalier Francis Vals, situés à côté du CMS (5). Le Centre Hospitalier dispose d’un service de soins de suite réadaptation et d’une petite unité Alzheimer. Tout cela permet une prise en charge médicale coordonnée.

Le projet de santé du CMS est caractérisé par une approche globale des soins et de la prévention. Il comprend en particulier un programme de lutte contre l’obésité infantile (LECODE) et une participation au programme Audiab (diabète type 2 ou « diabète gras des personnes âgées »).

LECODE organise des actions avec les crèches et les écoles maternelles et primaires, dépistage et proposition de prise en charge.

Au centre, il y a des consultations nutrition pour les adultes : le CMS a adhéré au réseau Audiab de prise en charge des patients diabétiques de type 2 et organise des séances collectives d’éducation thérapeutique, ce qui permet de mieux accompagner les patients dans la prise en charge de leur diabète. Cette action s’articule avec le service de diabétologie du Centre hospitalier de Narbonne.

« A Port-la-Nouvelle comme sur tout le pourtour méditerranéen« , commente Véronique Davis-Bergès, « on constate des taux élevés d’obésité. Jusqu’aux environs de 2002, l’alimentation méditerranéenne, très bonne pour la santé, dominait encore mais petit à petit nous nous sommes américanisés : pas de repas à table, snacking (« prêt à manger »), excès de produits gras et sucrés.« 

Le centre a aussi un partenariat avec l’association Manger Bouger 11 : prise en charge de l’obésité infantile avec gratuité d’accès aux consultations de diététicien, psychologue et médecin.

« Tout cela, sans le centre, serait moins facile« , dit le Dr Davis-Bergès. « Il y aurait d’autres choses à faire comme travailler sur le risque de chute des personnes âgées à domicile, mais nous n’avons pas le temps.« 

Au niveau de l’accès aux soins, qu’apporte le centre ? Pour Véronique Davis-Bergès il n’y a pas d’hésitation : « Les patients semblent satisfaits. Ils peuvent voir un médecin immédiatement en venant le matin, avec certes une attente surtout en début de matinée. Il y a au moins deux ou trois médecins tous les jours. Les trois généralistes salariés assurent un samedi chacun. Pour les rendez-vous le délai va du jour-même à sept jours, selon la demande et les « épidémies » saisonnières. Certains patients choisissent leur médecin ; ceux qui n’ont pas de médecin attitré peuvent voir tous les médecins du centre voire l’un des six médecins de Sigean avec qui nous échangeons mutuellement selon les disponibilités.« 

Des locaux agréables.

« Un médecin en plus ce serait bien, qu’il soit libéral ou salarié« , ajoute Véronique Davis-Bergès. « Il faudrait aussi une permanence de neurologue un jour par mois. En raison du prochain départ à la retraite de l’ophtalmologiste situé en ville, nous avons aussi réfléchi à accueillir le futur ophtalmo ici. Mais avec 22 professionnels maintenant les locaux sont pleins. Nous gardons un bureau pour un médecin. Sinon, il faudrait aussi une salle de réunion. Peut-on agrandir le centre ? Cela a un coût.« 

Un travail de médecin à 100 % du temps

. Pour vous personnellement, qu’apporte le statut de médecin salarié ?

. Véronique Davis-Bergès : « J’étais déjà fonctionnaire. Je ne me serais pas lancée dans le libéral à cause de l’incertitude actuelle liée aux difficultés de gestion, à la difficulté de se faire remplacer ; Le temps consacré à la gestion et à l’administratif est trop important en médecine libérale. Les différents gouvernements ont été très insécurisants par rapport aux médecins libéraux. Par exemple, en raison des charges avec report N+1, il est difficile d’arrêter du jour au lendemain, il faut économiser pour les payer. Et puis personne n’a envie de s’installer, surtout quand on est seul, avec des horaires de 7 h à 23 h, sans RTT, sans congés, sans vie de famille. C’est un cercle infernal. Je n’étais pas prête à ça.« 

« Ici, au CMS, les médecins ne sont que médecins : tout leur travail consiste à faire de la médecine, pas de la gestion administrative. Nous avons des horaires fixes, un jour de repos, 35 heures de consultations ; il y a bien sûr ensuite les courriers, les biologies, la coordination de soins… Par ailleurs, il y a l’avantage de ne pas être tout seul.« 

« Et quand je suis de repos, je sais que les patients seront pris en charge.« 

Vincent Desprairies, le 3e médecin généraliste du CMS, a travaillé en libéral pendant 26 ans dans un village d’Ille-et-Vilaine. Avec son épouse, il avait envie de changer d’air, surtout pour échapper au rythme infernal de travail des libéraux en milieu rural : « Avec ma femme, nous nous posions la question de partir. Nous avons quatre enfants, dont trois dans le Sud. Des annonces recherchant des généralistes libéraux, il y en a des myriades, mais c’est dans les mêmes conditions de travail. Je m’étais plutôt orienté vers un poste de collaborateur médical, pour lesquels il y a beaucoup de propositions : c’est un contrat, à temps plein ou à temps partiel, avec un médecin installé, on ne s’occupe pas de la gestion du cabinet ; les candidats choisissent souvent ce statut pour un temps partiel, les femmes notamment, ou en fin de carrière pour lever le pied. Et puis j’ai vu l’annonce du CMS de Port-la-Nouvelle, qui m’a intéressé.« 

« Ici, l’exercice de la médecine générale n’a aucune différence avec le libéral si ce n’est qu’il n’y a pas la paperasserie de gestion du cabinet ; c’est très confortable. Tout est bien organisé, il y a des horaires sur lesquels on déborde peu. On peut prendre ses vacances sans être à la merci d’un remplaçant qui annule au dernier moment parce qu’il a peur des contraintes du cabinet. Il y a une équipe, des locaux très agréables, une mairie qui nous laisse tranquilles : je n’ai jamais senti la moindre pression, la moindre réflexion sur notre façon de travailler.« 

« Du point de vue de la vie personnelle, c’est énorme, quand je rentre à la maison je n’ai pas 15 dossiers que j’ai ramenés. En début de carrière, le rythme de travail ne nous paraissait pas pesant, il l’est devenu ; cette fin de carrière nous convient. Je ne pensais jamais être salarié en fin de carrière.« 

« On peut se demander si cette formule peut intéresser les jeunes médecins ; je pense qu’elle peut être très attractive pour eux, à part peut-être concernant le revenu : un jeune peut avoir envie de construire une maison, d’emprunter, d’avoir des enfants…« 

Les professionnels de santé para-médicaux de la MSP, pour leur part, louent un bureau à la mairie et s’organisent pour leur secrétariat. Ils apprécient, comme l’exprime Lorraine Maurice, orthophoniste, la proximité avec les médecins prescripteurs : « Je leur fournis les bilans, j’ai l’ordonnance tout de suite, je peux échanger avec eux, avec le psychologue et l’ergothérapeute lorsque nous avons des patients en commun. » Mme Maurice apprécie aussi les locaux, « lumineux, sympathiques », et la bonne ambiance humaine.

Capestang : le succès rapide du CMS

Le Centre Municipal de Santé de Capestang.

La municipalité de Capestang (Hérault) a ouvert un Centre Municipal de Santé, en octobre 2016, avec deux médecins généralistes salariés. Il a pris place à côté d’une Maison Pluridisciplinaire de Santé dont les locaux appartiennent à la mairie et qui abrite des infirmier.es, un kiné, une pédicure-podologue, une orthophoniste.

Le CMS a déjà atteint une fréquentation correcte. Il s’agissait, pour la mairie, d’anticiper le départ à la retraite de l’un des trois généralistes libéraux de la commune. Il y aura donc quatre médecins pour un bassin de vie de 4 000 habitants (Capestang, Poilhes, Montels).

Pour l’un des deux médecins du CMS, le Dr Emmanuelle Pineau, le statut de salarié en CMS est intéressant : « Nous travaillons par demi-journées, avec un samedi matin sur deux ; cela fait environ 23 consultations par jour. Il n’y a pas de fatigue. La secrétaire gère les rendez-vous et les papiers, ce qui permet aux médecins de se consacrer aux patients. Nous avons des vacances, le droit à des congés-formation. Nous sommes très bien installés. C’est le jour et la nuit avec le libéral, j’ai l’impression d’être pratiquement en vacances.« 

Elle nuance : « Cela correspond peut-être à certains besoins, qui peuvent varier selon les différents âges de la vie. Je ne crois pas que cela puisse intéresser des jeunes médecins, pour qui le salaire peut être insuffisant (6). Pour quelqu’un qui a fait des études à environ Bac + 10 et avec la responsabilité que nous avons, c’est peu. Un kiné ou un.e infirmier.e en libéral, qui fait du chiffre, atteint 3 500 €, avec trois ans d’études.« 

Pour le Dr Pineau, le CMS est un succès, les patients l’apprécient. Il vient même des gens de Béziers (qui est à une demie-heure de voiture). « La maison peut rapidement devenir étroite.« 

Ph.C.

3) Divers droite.

4) Aujourd’hui 7 infirmier.es, 3 kinés, 1 sage-femme, et des permanences de pédicure podologue, psychologue, psychothérapeute/hypnothérapeute, dermatologue, endocrinologue, sophrologue, ergothérapeute, orthophoniste et diététicienne.

5) Plus exactement, c’est la Maison Pluridisciplinaire de Santé et le Centre Municipal de Santé qui ont été construits à côté du Centre Hospitalier Francis Vals et de l’EHPAD, préexistants, pour mettre à profit cette proximité.

6) Les CMS rémunèrent souvent leurs médecins généralistes selon la grille de praticien hospitalier, soit environ 4 500 € bruts par mois.

* * * * *

R. Pénavaire : « s’organiser autour de l’hôpital public »

Les centres territoriaux de santé sont, pour Rémi Pénavaire, une réponse aux besoins de la population. Ils doivent être conçus en lien étroit avec l’hôpital public, auquel doivent être redonnés des moyens. Il dénonce la privatisation de la santé sous prétexte d’austérité.

Rémi Pénavaire : « En réponse aux jeunes médecins, il faut ouvrir des perspectives d’organisation de leur mode de fonctionnement. Mais aussi rendre attractif le territoire (autour de) trois piliers : repenser la sécurité sociale, donner le pouvoir aux élus d’infléchir les décisions, s’organiser autour de l’hôpital public. »

« Une partie des jeunes médecins ont envie de faire une médecine généraliste avec un vrai engagement. Ce qui manque c’est un mode d’exercice professionnel adapté à leurs désirs« , estime Rémi Pénavaire. Médecin généraliste à Lézignan-Corbières, il est conseiller municipal et secrétaire de la section locale du PCF.

« En réponse aux jeunes médecins« , poursuit-il, « il faut ouvrir des perspectives d’organisation de leur mode de fonctionnement. Mais aussi rendre attractif le territoire tout en favorisant l’égalité devant la santé. Pour cela il y a trois piliers : repenser la sécurité sociale, donner le pouvoir aux élus d’infléchir les décisions, s’organiser autour de l’hôpital public.« 

Il préconise « un nouveau mode d’organisation des soins primaires, avec des médecins salariés à côté des libéraux, sur des projets de territoire portés par les collectivités locales, la mutualité, en association avec l’hôpital. Autour d’un lieu, avec un secrétariat, on peut organiser une sorte de médecine foraine en multipliant les points de consultation sur le territoire. Ici, on peut très bien partir d’un lieu central comme Lézignan et avoir des cabinets à Saint-Laurent, Mouthoumet, Fabrezan, Ferrals… avec un secrétariat commun. On aurait ainsi une médecine organisée, où on ne travaille pas seul, avec des médecins salariés pouvant avoir un plan de carrière et tous les acquis sociaux, en particulier les droits liés à la maternité et la retraite.« 

« Les collectivités locales peuvent proposer des centres de santé qui soient l’émanation de tous les professionnels de santé, d’un territoire, de la mutualité, etc. L’hôpital public n’est plus capable de le faire parce qu’on lui a enlevé son sens ; il faut refonder l’hôpital public.« 

R. Pénavaire critique la « vision comptable » de l’Agence Régionale de Santé « qui tend uniquement à nous culpabiliser et à dire qu’il y a des gens qui ne méritent pas d’être soignés« . Il regrette que l’on favorise le privé : « A la Communauté de communes de Lézignan, j’ai longtemps été seul à dire ce que sont les Maisons Pluridisciplinaires de Santé, jusqu’ici le seul mode de fonctionnement reconnu par le Conseil régional et l’ARS. On en a ouvert des quantités, par exemple à Saint-Laurent-de-la-Cabrerisse, qui n’ont servi à rien et qui ont coûté des centaines de milliers d’euros ; bientôt il n’y aura plus de médecins, ils ne veulent pas venir.« 

L’élu lézignanais rappelle l’antécédent des Centres de santé mutualistes, promus par le PCF (dans les villes dirigées par ce parti) et la CGT, centres dont beaucoup ont fermé parce que, dit-il, le PCF a perdu des municipalités et que les syndicalistes « n’ont pas pu résister aux pressions financières et au exigences de libéralisme financier« . Depuis un certain temps des centres de santé recommencent à voir le jour, sous l’impulsion de la Fédération Nationale des Centres de Santé. R. Pénavaire souligne le rôle des députés communistes dans la législation qui permet le développement de Centres municipaux ou intercommunaux de Santé (7) avec « l’inscription dans la loi de décembre 2016 des Centres de Santé à égalité avec les Maisons Pluridisciplinaires de Santé, lesquelles étaient l’horizon indépassable du Conseil régional et de l’ARS.« 

Rémi Pénavaire n’est pas étranger à la création du Centre Municipal de Santé de Port-la-Nouvelle, au sujet duquel il a été consulté. Le Conseil communautaire de la région lézignanaise, Corbières et Minervois (8) a décidé le 13 avril 2017 la création d’un Centre de Santé territorial avec trois médecins salariés.

Le nouveau dispositif de la Région Occitanie

Jusqu’en 2016, les Régions Languedoc-Roussillon et Midi-Pyrénées apportaient une aide à la création des Maisons de Santé Pluridisciplinaires (libérales) : 91 en tout ont été financées, pour un montant total de 9,5 M€. La Région Occitanie a décidé en février 2017 d’élargir l’aide aux centres de santé gérés par les collectivités locales : l’aide est désormais, pour les MSP, de 20 % de l’investissement (plafond de l’investissement, 650 000 € ; plafond de l’aide, 130 000 €) et, pour les Centres municipaux ou intercommunaux de santé, de 30 % (plafond de l’investissement, 650 000 € ; plafond de l’aide, 195 000 €). L’enveloppe annuelle prévue est de 1,5 M€, ce qui devrait permettre de financer environ 8 structures par an.

Marie Piqué (élue PCF du Lot, groupe régional Nouveau Monde en Commun), vice-présidente de la Région Occitanie en charge des Solidarités et des Services publics, est intervenue pour valoriser les Centres de santé en proposant une aide supérieure à celle des Maisons de santé.

« Il faut un hôpital public fort et refondé »

Rémi Pénavaire poursuit sa réflexion sur la politique de santé : « Il y a« , dit-il, « une cohabitation entre deux sortes de médecine, libérale et publique, celle qui est considérée comme rentable et celle qui ne l’est pas. » Il donne l’exemple de la future nouvelle polyclinique de Narbonne (sur la commune de Montredon-des-Corbières), « un des plus grands chantiers de France, subventionné par la Communauté d’agglomération du Grand Narbonne (9) à hauteur de 72 M€, bien qu’il s’agisse de médecine privée. Qui va en profiter sinon un grand groupe capitaliste médical et le secteur de l’immobilier ? L’ARS a permis cela ; c’est utilisé pour affaiblir l’hôpital public ; grâce au bon travail des médecins et des para-médicaux libéraux, on va alimenter les caisses des actionnaires ; les politiques diront « nous avons agi » alors que l’on a appauvri le service public.« 

« Il faut un hôpital public fort et refondé. On ne peut pas, comme l’ont fait nos députés, soutenir l’austérité au Parlement et ici dire « on ne peut rien faire pour vous ». L’hôpital doit avoir des moyens et les collectivités aussi ; M. Valls et E. Macron ont réduit les dotations des collectivités locales.« 

« On entend dire : « on ne peut que laisser la santé au privé, le public coûte cher ; en réalité, c’est le privé qui coûte cher.« 

Rémi Pénavaire critique la légitimité de l’ARS : « Les communes ont été dessaisies de leur pouvoir dans la gestion des hôpitaux. Quand on veut casser un système qu’est-ce qu’on fait ? On lance une campagne idéologique dénigrant la proximité, on ferme les maternités, les urgences, on dit « ça coûte cher, on n’a plus les moyens de payer » et on crée une institution, l’ARS ; on lui donne une feuille de route correspondant à l’austérité imposée par l’Union européenne. Et on supprime les pouvoirs des maires aux conseils d’administration des hôpitaux, qui deviennent consultatifs.« 

« On a aussi modifié l’accès aux emprunts. Les hôpitaux sont exsangues du fait des contraintes financières qu’on leur impose et de la dette, tout a été fait pour que cela devienne une rente pour les capitalistes : les hôpitaux peuvent emprunter sur le marché financier, ils peuvent contracter des emprunts toxiques… Tout cela pour faire passer une politique de privatisation forcée. Il faut désendetter l’hospitalisation publique ; l’hôpital mérite un meilleur traitement, pour mieux payer ses personnels, pour embaucher (il y a un manque cruel de personnel), pour construire un projet de santé territorial. Je ne suis pas contre l’hospitalisation privée, mais elle ne doit pas être prédominante. Une logique de marché ne peut pas rendre attractif le territoire rural, elle crée un désert.« 

« Il faut faire de l’hôpital public un lieu où l’on puisse dire que les gens sont bien soignés, que le personnel a le temps de s’occuper des patients, que l’encadrement n’a pas pour seule préoccupation de réaliser des économies, que les services sont ouverts à la population ; ça, ce serait attractif, ce serait quelque chose de construit sur quoi les médecins ruraux pourraient s’appuyer.« 

Ph.C.

7) Voir l’article L-6323-1 du Code de la Santé Publique, modifié par la Loi de Santé du 26/01/2016, et l’accord national du 08/07/2015 qui organise les relations entre les Centres de santé et l’Assurance maladie.

8) Présidée par un élu PS.

9) Présidée par un élu PS.

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REVOLUTION INTEGRALE : ……..Plutôt que d’essayer de réformer la société, ils veulent en construire une autre

Né en Catalogne, le mouvement des coopératives intégrales s’étend doucement. Ses membres ont renoncé à réformer la société. Ils préfèrent en construire une autre, « libérée des dominations capitaliste, de genre et de race » ; une société sans État, dont les citoyens exercent ensemble un pouvoir autonome, à la base. Les principaux outils pour y parvenir : la démocratie directe, des structures coopératives, et la monnaie sociale comme moyen d’échanges échappant au système dominant.

L’utopie est forte ; elle séduit plusieurs milliers de personnes, qui s’emploient au jour le jour à la transformer en réalité.

LEER EN CASTELLANO

Discussion et fête à la casa "okupa" (squat) de Kan Kolmo, à Gérone (photo CIC).

Discussion et fête à la casa « okupa » (squat) de Kan Kolmo, à Gérone (photo CIC).

DOSSIER

. La Coopérative Intégrale Catalane.

. Calafou : en route pour le post-capitalisme.

. Eco-réseaux : une dynamique propre.

. Coopération Intégrale Toulousaine : pas à pas mais sûrement.

* * * * *

De 2 à 7 000 coopérateurs

La Coopérative Intégrale Catalane (CIC, née en 2010), qui est à l’origine de ce mouvement, regroupe dans toute la Catalogne plus de 2 000 personnes ; qui pourraient atteindre quelque 6 ou 7 000 personnes, plus ou moins impliquées. Il est vrai qu’une grande partie des activités liées à la coopérative intégrale se déroulent de façon informelle et que les nombreuses initiatives locales, autonomes par définition, sont difficiles à recenser.

Ce qui est sûr, c’est que le mouvement essaime. Il existe actuellement, en Espagne, une quinzaine de coopératives intégrales, la plupart au niveau d’une région ou d’une ville. En France, plusieurs coopératives intégrales sont apparues plus récemment (comme à Toulouse : voir plus loin).

Un fonctionnement d’abord informel

Le fonctionnement de la CIC est à la fois simple (priorité à l’initiative locale et coordination au niveau de l’assemblée permanente) et un peu difficile à appréhender du fait que l’organisation informelle prime sur les structures officielles. Celles-ci sont mises en place en fonction des besoins, de façon pragmatique.

La base du fonctionnement de la CIC c’est l’assemblée permanente, qui regroupe environ tous les mois les coopérateurs qui le souhaitent. Les décisions se prennent au consensus.

Une Assemblée Permanente de la CIC (2015).

Une Assemblée Permanente de la CIC (2015).

Au jour le jour, le travail d’organisation est assumé par des commissions (sur des sujets permanents) ou des groupes (sur des sujets plus ponctuels). Les commissions sont regroupées en pôles thématiques, pour favoriser la cohésion de leurs travaux.

Un processus de décentralisation est en cours avec la création récente d’assemblées « biorégionales », au niveau des trois régions de la CIC, nord, centre et sud.

Mais l’autre base de la CIC ce sont les éco-réseaux ou réseaux locaux. Il y en a 25 actifs ; ils sont autonomes et leurs activités sont aussi diverses que les initiatives qui en sont à l’origine.

Il y a deux éléments concrets qui relient les éco-réseaux entre eux, ce sont la CAC (Centrale d’Approvisionnement Catalane) et la monnaie sociale. Celle-ci permet à la CAC de fonctionner mais permet aussi de nombreux autres échanges de biens et de services. Les éco-réseaux ont généralement leur propre monnaie sociale, à l’échelle locale, qui est convertible en monnaie sociale de la coopérative, l’Eco.

La Coopérative Intégrale Catalane n’a pas elle-même d’existence juridique. Sur le plan formel, elle est structurée en trois coopératives principales : la CASX (Cooperativa d’Autofinançament Social en Xarxa = Coopérative d’auto-financement social en réseau) ; une coopérative de patrimoine (Masos pel decreixement = Mas pour la décroissance), qui permet de disposer d’une structure juridique pour la détention d’immeubles ; et une coopérative de professionnels (Xarxa Interprofesional = Réseau interprofessionnel).

En s’appuyant au début sur cette dernière, environ 800 personnes ont créé leur propre emploi. Ce sont les « auto-ocupados » (que l’on peut traduire par « ceux qui s’auto-emploient »).

En réalité, une nouvelle coopérative est créée chaque fois que c’est nécessaire : cela pour limiter leur taille (et ainsi ne pas perdre en souplesse) et parce que chaque coopérative a un seuil de « responsabilité limitée » qu’il vaut mieux ne pas dépasser : dans le statut espagnol de la coopérative, la responsabilité économique des sociétaires n’est pas engagée, seul étant concerné le capital social ; par ailleurs, on limite le nombre de « sociétaires auto-ocupados » de chaque nouvelle coopérative pour ne pas dépasser un certain volume de facturation par rapport aux impôts et à la TVA.

Autre point fort de l’organisation : la CIC verse une rétribution (« asignación« ) à 50 militants qui réalisent pour elle du travail administratif et d’organisation. Les rétributions varient de quelque 300 à 900 unités monétaires (euros ou ecos). Cette dépense représente d’ailleurs la plus grande part du budget de la CIC.

Voilà résumé le « système » coopérative intégrale ; nous reviendrons plus loin en détail sur certains de ses aspects. Ce qui ressort c’est une organisation coopérative avec initiative à la base, à l’action, où les groupes qui sont à l’origine de ces actions s’autogèrent. L’assemblée permanente est là pour prendre les décisions concernant l’ensemble des coopérateurs, pour coordonner le tout et veiller au respect des principes communs.

Une réunion de "Femmes libres" (photo CIC).

Une réunion du mouvement « Femmes libres » (photo CIC).

Un contexte historique déterminant

La Coopérative Intégrale Catalane s’enracine d’une part dans la tradition libertaire catalane et espagnole, que les quatre décennies du franquisme n’ont pas réussi à éradiquer (1), d’autre part dans l‘histoire récente des mouvements sociaux espagnols.

Aux origines de la CIC se trouve une sorte de coopérative test, la coopérative AlterComs (2006-2008). Le Premier séminaire de systèmes monétaires libres, en 2009 (dans le Haut Montseny), est un autre moment fondateur de la CIC.

Comme l’explique Carlos, de Coopération Intégrale Toulousaine, « la crise immobilière de la fin des années 2000 en Espagne a provoqué une flambée du chômage, jusqu’à 45 % chez les jeunes (malgré, souvent, leur haut niveau de qualification). »

Dans ce cadre se sont développées des luttes citoyennes comme celle de la PAH (Plataforma d’afectats per la hipoteca, plate-forme des personnes affectées par le crédit hypothécaire), née à Barcelone en 2009, et qui s’est étendue à toute l’Espagne. Ce mouvement a empêché, par des manifestations, de nombreuses expulsions de propriétaires de logement se trouvant dans l’impossibilité de payer leurs emprunts. Ada Colau, la maire de Barcelone, est l’une des fondatrices de la PAH et elle en a été la porte-parole.

Contre les expulsions (photo CIC).

Contre les expulsions (photo CIC).

Carlos complète : « A l’instar d’Occupy Wall Street, le mouvement des Indignés (15 mai 2011) et de nombreuses autres initiatives sont nés en Espagne, dans l’objectif d’essayer de sortir du capitalisme. Ces mouvements revendiquent une démocratie réelle, à l’opposé de la démocratie parlementaire représentative. » (2)

« Dans cet esprit, les créateurs de la Coopérative Intégrale Catalane ont choisi un système de prise de décisions au consensus et toujours au plus local.« 

« Dans le cadre du Réseau catalan pour la décroissance, ils ont d’abord sillonné toute la Catalogne, à vélo, de village en village, pour dire comment on sort concrètement du capitalisme, cela en s’appuyant sur plusieurs principes : manger local, créer des coopératives, s’organiser en réseau, en autogestion, et créer des monnaies locales.« 

« 45 villages se sont ainsi reliés (à partir de 2009). Ainsi ont été créés les éco-réseaux ; il s’agit de réseaux organisés à l’échelle la plus locale, celle d’un village par exemple.« 

Les fondateurs de la CIC font souvent référence à l’Appel international à la Révolution Intégrale, lancé en 2010, ainsi qu’au zapatisme : les notions de pouvoir exercé directement par le peuple et de communautés locales autogérées se retrouvent dans les coopératives intégrales.

Et puis, aux origines, il y a aussi Enric Durán, qui, par son apport théorique, a joué un rôle important dans l’émergence de la CIC. De 2006 à 2008, il a emprunté près de 500 000 €, au moyen de 68 prêts, auprès de 39 banques différentes, somme qu’il n’a jamais remboursée. Elle lui a servi à financer divers mouvements sociaux « et notamment le collectif Crisis qui a distribué deux journaux à grand tirage qui ont permis de dénoncer le rôle des banques dans la crise et d’expliquer le concept de coopérative intégrale » (cf. article d’Emmanuel Daniel dans Reporterre du 26/5/2015). Enric Durán a dénoncé le système de création monétaire, qui, en entraînant la dette, donne le pouvoir aux institutions financières internationales d’imposer la politique libérale (privatisations, plans d’ajustement structurel…).

Emprisonné pendant deux mois puis libéré sous caution, il a quitté l’Espagne, refusant de comparaître en justice dans des conditions qu’il estimait inéquitables.

Monnaie sociale : pour sortir du marché capitaliste

La monnaie sociale de la CIC, l’Eco, ne peut donner lieu à spéculation ou à intérêts. Contrairement à l’Euro et autres monnaies conventionnelles, elle est créée à partir de l’activité et de l’échange.

Cette monnaie virtuelle est ouverte à tous à travers une plate-forme informatique, Integral CES, une application propre à la CIC du CES (Community Exchange System). Le réseau CES, né en Afrique du Sud, s’étend aujourd’hui dans le monde entier (la péninsule ibérique est son plus grand utilisateur et représente le tiers des usagers). Le CES et l’Integral CES sont compatibles.

Tout le monde peut avoir accès à l’Eco sans autre lien obligatoire avec la CIC. En ouvrant un compte, on participe au système d’offre et de demande de biens ou de services.

Les éco-réseaux ont chacun leur monnaie sociale, reliée à l’Eco.

Les principales utilisations de la monnaie sociale sont les échanges au sein des éco-réseaux et entre eux, la CAC (centrale d’approvisionnement, qui approvisionne, dans toute la Catalogne, environ 30 dépôts locaux) et le paiement des services ou produits des « auto-ocupados ».

L’un des objectifs prioritaires de la CIC par rapport à l’Eco et aux monnaies des éco-réseaux, est de s’affranchir du marché capitaliste, contrairement aux monnaies locales qui existent, en Espagne et en France, en dehors des coopératives intégrales et donc l’objectif principal est de favoriser la consommation de produits locaux.

La monnaie sociale de la CIC encourage donc chaque utilisateur à trouver les produits et les services qu’il recherche en dehors du marché capitaliste, dans le système coopératif de la CIC ou dans la communauté d’échange que constitue chaque éco-réseau, et elle le pousse à être lui-même une source d’offre de produits ou services. Bref, pour vivre avec la monnaie sociale, il faut changer de vie pour arriver à trouver ses principaux moyens de subsistance (logement, alimentation, santé, habillement…) au sein du système coopératif et se passer de certains biens de la société de consommation ; en même temps, il faut pouvoir être fournisseur de la coopérative, pour équilibrer ce que l’on en retire.

Dans l’idéal, chaque utilisateur de monnaie sociale est consommateur et producteur et il apporte autant à la communauté d’échange qu’il en retire ; c’est le « principe de réciprocité », qui à son tour agit comme principe de stabilité monétaire (tendance à une balance équilibrée des échanges entre éco-réseaux) et amène une simplification de la gestion (réduction des opérations monétaires liées à l’échange).

La CAC, lieu de promotion de la monnaie sociale… ou, mieux encore, des échanges sans aucune monnaie

La Centrale d’Approvisionnement Catalane (CAC) met en relation des producteurs et des consommateurs pour les produits non périssables (conservation supérieure à un mois). Elle n’a pas et ne veut pas avoir de chambres froides, d’entrepôts ou de véhicules en nom propre et elle se concentre sur son rôle logistique de livraison aux participants, en s’appuyant sur une bonne gestion informatique. Pour leur part, les dépôts locaux (« rebosts » en catalan), gérés par les éco-réseaux, prennent en charge les produits frais.

Tous les mois, les producteurs annoncent les produits qu’ils peuvent offrir et les acheteurs (coopérateurs ou non), font leurs commandes ; la CAC livre les commandes de tous les groupes aux « rebosts », qui sont le point de livraison pour les adhérents du « rebost » mais aussi pour les groupes de consommateurs indépendants.

Actuellement, la CAC a 500 usagers, répartis dans plus de 30 « rebosts » (20 sont réellement actifs) et environ 10 groupes de consommateurs (en augmentation). Les paiements se font en euros et en ecos. La CAC prend 5 % du montant des ventes pour couvrir ses frais ainsi qu’un coût de transport mutualisé proportionnel au poids de la commande.

Les deux tiers environ des produits viennent de producteurs coopérateurs. Et, dernièrement, on a atteint le taux de 48 % des paiements en monnaie sociale (l’Eco) : ce taux a doublé depuis qu’est appliqué un adossement sélectif des ecos pour les achats en ecos réalisés par les producteurs.

Il s’agit là d’une question centrale pour la CAC. Certains produits sont payés pour partie en euros et pour partie en ecos ; d’autres entièrement en euros ou en ecos. C’est fonction des possibilités des producteurs d’écouler les ecos qu’ils reçoivent. A côté de cela, la CAC doit acheter certains produits en euros parce que c’est le seul moyen de pouvoir le acquérir. Vadó, l’un des quatre responsables de la commission CAC, cite l’exemple des bocaux de verre pour les conserves, très utilisés par les coopérateurs.

Vado, à côté du fourgon utilisé pour les livraisons de la CAC.

Vado, à côté du fourgon utilisé pour les livraisons de la CAC.

A une période, la CAC acceptait les paiements à 100 % en ecos, même si la CIC payait les fournisseurs en euros (la CAC étant une structure informelle, elle s’appuie sur la CIC pour les opérations officielles). Ce qui a causé un déséquilibre entre les besoins en euros et ceux qui rentraient.

Pour inciter les producteurs et les consommateurs à utiliser davantage la monnaie sociale, la CAC a décidé, en août dernier, de limiter l’adossement des ecos (la garantie qu’ils seront ensuite convertis en euros payés par la CIC) pour les producteurs et pour les consommateurs en fonction de leur participation aux échanges lors des six mois écoulés : plus tu consommes et plus tu produis (des produits et des services), et moins il y a de différence entre ta consommation et ta production et plus tu acceptes de monnaie sociale pour ce que tu offres à la CAC, plus tu bénéficies d’adossement, c’est-à-dire que plus tu peux payer en ecos adossés tes commandes à la CAC.

En même temps, l’objectif est de réduire au maximum les opérations monétaires : plus on échange, plus la différence payée en monnaie est faible. Et finalement le fait qu’elle soit en euros ou en ecos n’a qu’une importance relative.

Cette manière de faire, dit Vadó, s’avère efficace : « Depuis que nous avons mis en place l’adossement sélectif nous avons doublé le pourcentage moyen de monnaie sociale. Les gens choisissent des producteurs qui offrent davantage de produits en ecos et les producteurs en offrent davantage. C’est un bon moteur. Pour moi, il est essentiel de garantir l’adossement à ceux qui participent selon nos principes, puisque cela provoque une réaction en chaîne en leur faveur.« 

Un autre objectif de la CIC (et de la CAC) est d’aller de plus en plus vers l’approvisionnement local : « C’est un processus lent, il arrive presque à maturité« , dit Vadó. « Nous voulons que les « rebosts » canalisent les producteurs locaux vers le reste du réseau. » On demande donc aux « rebosts » d’identifier les producteurs dont la coopérative a besoin et de les certifier. Il y a un projet de label de confiance : chaque « rebost » certifiera des producteurs qui pourront vendre dans toute la CAC. Les critères sont toujours les mêmes : local, bio, éthique.

Ce processus va de pair avec la décentralisation de la CAC. Le projet est de faire en sorte que les « rebosts » proches commencent à s’interconnecter pour ensuite créer une centrale d’approvisionnement biorégionale. La CAC, ensuite, fusionnerait avec l’une des centrales biorégionales.

Vadó souligne d’autres problèmes éventuels qui peuvent surgir : « Nous n’avons pas de système de prix ; pour l’instant, nous nous basons en général sur l’euro mais juste pour avoir un point de comparaison. Nous voyons apparaître des petits symptômes de ce qui peut se produire au fur et à mesure de notre croissance : par exemple, certains producteurs ne réagissent pas comme nous l’espérons ; ils se considèrent en concurrence avec d’autres producteurs. Dans ce cas, la solution c’est de débattre, en assemblée, de la situation de chacun, des formes de production, d’échanger les connaissances et de trouver des accords sur la base de la solidarité.« 

Par ailleurs, il est nécessaire de contrôler l’origine des ecos : « Il y a eu une création de monnaie sociale sans limites, immature ; les gens cherchaient des ecos par tous les moyens. Chaque fois que nous voyons un numéro de compte que nous ne connaissons pas, nous demandons à la Commission Échanges et Monnaie Sociale d’évaluer l’éco-réseau lié à ce compte et de nous dire si cet éco-réseau est fiable. Il faut créer la confiance dans la monnaie sociale.« 

Vadó défend une idée forte : la CAC (avec aussi ses formes locales) « est une façon d’attirer les gens qui ne connaissent pas la coopérative ; chacun peut venir sans définir avec précision ses principes et la monnaie sociale n’est pas obligatoire ; c’est une bonne entrée. Et cela y compris pour les groupes de consommateurs qui paient en euros ; ainsi, ils consolident le système. C’est une économie duale« . Ensuite, peu à peu, l’usage de la monnaie sociale augmente et, surtout, à la fin, l’échange sans monnaie.

« Auto-ocupados » : au cœur de l’économie coopérative

Le système des « auto-ocupados » est l’un des facteurs de succès de la Coopérative Intégrale Catalane. Il permet à des personnes de créer leur emploi, et donc, leur revenu, dans le cadre coopératif ; donc de se libérer du système économique qu’ils rejettent. Pour la coopérative, il est un élément essentiel de concrétisation d’une nouvelle société.

La CIC apporte aux « auto-ocupados » les conseils nécessaires à la mise en place de leur activité et prend en charge une partie de la gestion administrative.

On compte environ 800 « auto-ocupados », avec toutefois un taux élevé de renouvellement (entrées et sorties), de l’ordre de 40 % chaque année. Leurs domaines d’activité sont variés avec une forte proportion de métiers artisanaux et de la santé. Beaucoup (environ la moitié) vendent leur production sur les marchés de proximité.

Le mécanisme des « auto-ocupados », tout en respectant les bases légales, tire parti de certaines dispositions : les « auto-ocupados » sont considérés comme des adhérents bénévoles de la coopérative (qui est reconnue comme ayant une finalité sociale). Ils n’ont donc pas à régler les frais habituels des travailleurs indépendants, comme l’impôt sur le revenu, et c’est la coopérative qui facture leurs prestations et règle la TVA s’il y a lieu.

Ils doivent par ailleurs acquitter à la CIC une cotisation proportionnelle à leur chiffre d’affaires. Celle-ci est la principale source de financement de la CIC (sinon pratiquement l’unique source).

Les « auto-ocupados » ne bénéficient pas de la couverture sociale qu’ils auraient s’ils avaient un statut de travailleur indépendant. Si leur activité le demande, ils doivent s’assurer en responsabilité civile. Ils peuvent aussi prendre une assurance personnelle, par exemple pour la retraite.

La CIC a mis en place une bourse de l’emploi (« Fem feina ») pour mettre en relation ceux de ses coopérateurs qui ont besoin d’aide et ceux qui sont en recherche d’activité.

On constate que certains « auto-ocupados » ont tendance à se servir de la coopérative, sans s’impliquer ; ils cherchent seulement une solution économique. « La coopérative« , dit Vadó, « a sa part de responsabilité : nous devrions être plus sélectifs, tenir compte du degré d’affinité des participants avec la coopérative en appliquant un filtre approprié dans le cadre du protocole d’accueil.« 

Santé : une expérience de centre auto-géré

La coopérative encourage les initiatives qui permettent de « récupérer le domaine public comme un bien collectif, ni étatique ni privé« , notamment en matière d’éducation, de santé, de logement, de transports, d’énergie.

En ce qui concerne la santé, une approche coopérative avait été menée avec le CAPS (Centre d’Autogestion Primaire de Santé). Plusieurs professionnels de santé et sociaux, intéressés par l’esprit de la CIC, s’étaient regroupés dans ce centre autogéré, dans les locaux d’Aurea Social (Carrer de Sardenya à Barcelone), où se situe le siège de la CIC. Ils accueillaient le public, prodiguaient des soins primaires et travaillaient sur la prévention.

Aurea Social, le siège de la Coopérative Intégrale Catalane, à Barcelone.

Aurea Social, le siège de la Coopérative Intégrale Catalane, à Barcelone.

Il y avait un esprit de lutte contre l’exclusion dans l’accès aux soins, exclusion croissante en Espagne (aussi, à un degré moindre en France) du fait de la baisse des budgets de santé et des privatisations.

Il était aussi question de construire un système mutualiste avec cotisations et prise en charge mutualisée des frais de santé.

L’expérience du CAPS s’est arrêtée pour plusieurs raisons : difficultés d’organisation ; inadéquation entre les moyens des utilisateurs et le revenu des professionnels ; divergences dans les approches thérapeutiques (alternatives ou non)… On peut parier que des expériences similaires ne tarderont pas à voir le jour. La mentalité, à la CIC, est de prendre en mains sa propre santé, avant tout de manière préventive, à l’opposé du système de consommation de santé en vigueur.

Sécurité sociale et système public coopératif

Actuellement, à la CIC, il n’existe pas de système de couverture sociale, de prestations chômage ou de retraite. Les coopérateurs comptent sur la solidarité de leurs semblables en cas de coup dur et mettent en cause le système étatique : « Nous ne pouvons pas parier sur une sécurité sociale, celle de l’État, que nous ne maîtrisons pas ; nous préférons tabler sur un système social qui ira en grandissant« , dit Dani, de la commission Communication.

A quoi pourrait ressembler une sécurité sociale coopérative ? « Pour moi« , dit Vadó, « le projet le plus important à l’heure actuelle c’est d’apprendre à gérer des fonds de secours ou des caisses de prévention pour couvrir les accidents au niveau des personnes et des groupes puis de les élargir pour une couverture interne (santé, retraite…), au moins à l’intention des plus impliqués, mais dans l’idéal pour tous. Pour que cela fonctionne, de nombreuses personnes doivent participer ; au niveau d’un « rebost » nous n’arriverons pas à couvrir grand-chose.« 

Vadó poursuit : « Il y a la question de savoir où l’on dépose l’argent de ces caisses pour commencer. Nous voulons nous passer des banques. Nous étudions la possibilité de proposer l’expérimentation pilote d’une caisse de prévention intégrée à la CAC, avec des cotisations volontaires : la CAC peut absorber ces fonds pour augmenter les achats qu’elle réalise avec son fonds de roulement. Cela reviendrait à conserver l’argent en l’utilisant non pas comme une banque ni en octroyant des prêts mais pour de l’achat-vente collectif. Cela permettrait de croître, de faciliter l’accès à des produits qu’actuellement nous offrons de façon limitée comme des PC, des panneaux solaires, des poêles, des appareils électriques… C’est urgent. Il faudrait commencer par un test.« 

« Il s’agit de remplacer les prestations de l’État. Nous n’y parviendrons que si nous nous mettons tous ensemble.« 

Ce qui nous amène à un autre sujet : « L’expérience de système public coopératif de la CIC pour la santé (comme avec le CAPS), pour l’éducation, s’est arrêtée. Mon avis c’est que ce système n’était pas viable parce qu’il était centralisé ; il ne peut fonctionner qu’au niveau local et en recevant l’appui de tous. On ne voulait pas d’un mécanisme de cotisations, d’impôts ; mais sans eux nous n’avons pas de moyens pour organiser le système public. Nous avons une peur irrationnelle d’un système collectif autoritaire, tout nous rappelle l’État et nous le rejetons. Mais je pense que maintenant ce mécanisme pourrait être accepté. Si l’on ne recueille pas des ressources on ne peut pas les redistribuer.« 

L’Albada : pour une éducation vivante et respectueuse

Des diverses expériences d’éducation, celle de L’Albada, à Arbucies (province de Gérone, en bordure du massif du Montseny), est certainement la plus représentative des objectifs de la Coopérative Intégrale Catalane. Dans cette école associative, quatre « éducateurs-accompagnants », une coordinatrice pédagogique et une coordinatrice technique, s’occupent de quatre groupes d’enfants et ados : petits, moyens, grands et adolescents. Ils sont aidés par des « volontaires en pratiques », issus principalement des familles, répartis dans différentes commissions de support au projet : entretien, nettoyage, cuisine, matériels.

Les enfants, une priorité. Photo prise lors d'un rassemblement d'éco-réseaux à Can Biarlu (photo CIC).

Les enfants, une priorité. Photo prise lors d’un rassemblement d’éco-réseaux à Can Biarlu (photo CIC).

L’association a pour objectif d’atteindre un effectif de 26 enfants, qui est son seuil d’équilibre pour couvrir les frais ; elle éprouve en ce moment des difficultés. En tant qu’école privée, elle ne bénéficie pas de subventions publiques. La CIC a aidé économiquement L’Albada pendant plus d’un an mais à la suite de plusieurs décisions de réduction des dépenses, ce n’est plus le cas.

Ses bases pédagogiques « s’appuient sur différents référentiels et expériences pédagogiques, sans se refermer sur aucune idéologie rigide.« 

« L’orientation actuelle de l’École » (en Europe), disent les promoteurs de L’Albada, « vient de la révolution industrielle ; elle a pour objectif de nous domestiquer et de nous apprendre à produire. Elle n’est pas pensée pour accompagner le développement des êtres humains.« 

Photo L'Albada.

Photo L’Albada.

Les préoccupations de L’Albada sont tout autres : « Nous ne donnons pas la priorité à l’apprentissage intellectuel au-dessus des autres capacités de la personne ; nous contemplons la beauté de l’être humain dans toutes ses dimensions, spirituelle, intellectuelle, physique psychomotrice et émotionnelle. » (…) « Si l’on ne l’interrompt pas par nos peurs, nos nécessités, il y a un processus qui n’a pas de fin : il est impossible que les enfants n’avancent pas ou qu’ils n’apprennent pas si on ne les déconnecte pas de l’envie de vivre et d’apprendre ; la pulsion vitale est innée chez eux.« 

Sources : Documentaire Dreceres et Albada Viva.

Réforme et révolution intégrale

A la CIC, on le voit, la stratégie n’est pas de changer la société mais de changer de société. Est-il vraiment impossible de changer le système de l’intérieur ? « On peut améliorer certaines choses« , dit Dani, « mais cela demande beaucoup de travail ; nous préférons construire autre chose, expérimenter d’autres types d’organisation et démontrer qu’ils peuvent être possibles. Les choses fondamentales doivent être changées de l’extérieur.« 

Integra Revolucio logo-briUne vision peu habituelle en France, où l’alternative politique se pose, pour l’instant, beaucoup plus en termes de réforme de la société que de changement radical. C’est que l’État français est encore vu par les générations les plus âgées comme l’héritier de l’État social construit par le Front Populaire de 1936 puis sur la lancée de la Libération.

Cet État social est certes intégré dans le système capitaliste : la richesse française repose en partie sur l’exploitation de ses anciennes colonies et sur le positionnement des entreprises franco-multinationales dans le monde. Cet État social est par ailleurs sans cesse grignoté par la mondialisation et le libéralisme (« there is no alternative ») mis en œuvre par les gouvernements successifs, tant de droite que du parti « socialiste ». Mais il en reste encore de solides bases et on peut se dire qu’il faut les sauvegarder et que ses principes peuvent servir à revenir à une société plus juste. Mais par quels moyens ? Par la réforme ou par la révolution intégrale ? …ou les deux à la fois ?

Une partie des jeunes générations françaises est plus ouverte à l’idée de révolution intégrale, même si on en parle peu en France dans ces termes. Les initiatives dans ce sens sont nombreuses, dans divers domaines (agriculture bio, Amap, habitat participatif, systèmes d’échanges locaux…) mais elles sont dispersées.

Et demain ?

Pour revenir à la Coopérative Intégrale Catalane, des questions se posent quant à son évolution. Elles ont trait à divers éléments : Tout d’abord, l’équilibre entre le local et le régional (au niveau de la Catalogne) dans le processus de décision. Vadó évoque le processus de décentralisation mis en œuvre au mois d’août avec la création d’assemblées biorégionales : « Dans les assemblées permanentes et les journées d’assemblée, qui sont des assemblées itinérantes, il y avait peu de participation. Nous avons essayé la participation virtuelle mais cela complique la modération et la répartition du temps. La seule solution c’est de décentraliser avec des assemblées plus locales. Il est plus facile de se coordonner quand on vit à proximité les uns des autres, il y a davantage de confiance. Passer au local était urgent.« 

Il y a, à la CIC, un principe fort qui est la décision au consensus. « Le consensus« , dit Vadó, « est un filet de sécurité pour éviter de tomber dans un système de vote qui méprise les minorités. Dans les assemblées biorégionales, il y a une proposition de limiter le droit de blocage : il devrait être argumenté et ne pas être le fait d’une seule personne mais d’un nombre minimum de personnes.« 

« On pourra aussi évoluer avec une forme de prise de décision plus rapide, pour des sujets urgents« , dit Vadó, mais la base sera toujours la démocratie réelle et par consensus.

Autre question majeure pour l’avenir de la CIC, Comment renforcer l’indépendance vis-à-vis du système Euro ?

Pour Vadó, « il y a des dépenses, comme le loyer, l’essence, dont nous ne pouvons pas nous passer facilement. Il nous faudra de nombreuses années pour y accéder en monnaie sociale. Un objectif réaliste serait moitié monnaie sociale-moitié euros. Il faut faire mûrir de grands projets d’agriculture, de logement, de communautés, produire des combustibles écologiques. Avant cela, il faut créer de bonnes bases ; la base la plus solide est le réseau collectif de consommation et de production.« 

Vadó met l’accent sur un point important pour lui : « Le système économique de réseau alternatif implique de créer des communautés notamment pour prendre en charge les enfants et les personnes âgées. La communauté pourrait s’organiser autour d’une école vivante, soutenue de manière coopérative par des familles qui privilégient l’éducation de leurs enfants. Elle pourrait aussi servir d’appui pour la formation des adolescents. Cela revient à se regrouper pour partager des ressources et des dépenses, et éventuellement l’habitation (chaque famille doit disposer de son propre espace, il y a l’espace intime et l’espace commun).« 

Un rassemblement d'éco-réseaux à Can Biarlu (photo CIC).

Un rassemblement d’éco-réseaux à Can Biarlu (photo CIC).

Autre question : Peut-il y avoir un essoufflement des initiatives ?

Ce n’est pas le sentiment de Vadó, pour qui « la coopérative est de plus en plus reconnue un peu partout. Nous avons désormais mis en place une structure stable. A travers la CAC, par exemple, il y a tous les mois de nombreux contacts dans toute la Catalogne, il y a de nombreux échanges et avec la décentralisation la participation et les échanges vont augmenter.« 

A peine cinq ans après son démarrage, la CIC, c’est un fait, a beaucoup avancé. Mais doit-on craindre, avec le succès, une tendance répressive de l’État ?

« La coopérative est allée très vite depuis le début, puis elle a marqué une pause« , dit Vadó. « C’est comme cela que nous devons fonctionner : croître lentement, par proximité, très discrètement. Quand on nous voit faire, cela donne envie de nous rejoindre. Je doute qu’il y ait une tendance répressive ; en cinq ans, il ne s’est rien passé. L’administration n’a pas intérêt à aller vers le conflit, cela nous renforcerait ; il est plus facile pour elle d’attendre en espérant que nous tombions tout seuls…« 

La Coopérative Intégrale Catalane est un vaste chantier. Elle sera ce qu’en feront ses membres, actuels ou futurs : « Les projets ne manquent pas« , dit Dani. « Ce qui manque c’est du concret. Pour être coopérateur, il suffit de payer 30 € et de remplir le formulaire ; mais si ensuite tu ne proposes rien et que rien ne t’intéresse, il ne se passe rien. » Il ajoute : « Quand il y a un fonctionnement vertical, autoritaire, les choses avancent plus vite. Nous avons choisi une structure horizontale… » Où, donc, l’avancement dépend de l’implication de chacun mais où le projet a beaucoup plus de chances d’être admis par tous.

Dans la Révolution Intégrale, disent ses partisans, « il n’y pas l’idée de la révolution à l’ancienne de prendre le pouvoir ou d’avoir le contrôle sur les autres mais c’est un processus révolutionnaire qui se développe dans tous les moments de notre vie quotidienne ; le centre de la Révolution Intégrale ce sont la personne et les formes de relations humaines, sociales et économiques. Cette révolution se fait, en parallèle, dans divers groupes. » C’est ainsi qu’elle peut s’étendre.

Ph.C.

1) Sur ce thème, lire la note de lecture du livre de José Peirats : « Les anarcho-syndicalistes espagnols, 1869-1939« .

La volonté populaire de s’auto-gouverner, en Catalogne et ailleurs, s’enracine aussi, plus anciennement (au moins depuis le Haut Moyen Âge), dans l’auto-gouvernement des communautés, rurales et urbaines, au moyen de conseils ouverts, et dans la propriété collective de l’espace naturel (avec des résistances populaires contre sa privatisation jusqu’au XXe siècle), comme le décrit David Algarra Bascón dans « El Comú Català, la història dels que no surten a la història«  (Ed. Potlatch, octubre 2015). Voir : Note de lecture / Site du livre / Information de la CIC au sujet du livre / Site Reconstruir el comunal.

2) Ce qui les différencie de Podemos qui, tout en parlant de démocratie réelle, participe aux élections. Barcelona en Comú, le mouvement mené par Ada Colau pour conquérir la mairie de Barcelone, a décidé de participer, avec « Podem », aux récentes élections législatives (aux Cortes : Sénat et Congrès des Députés) du 20 décembre 2015. Ce qui est une façon de jouer sur les deux tableaux.

Plus d’informations :

Coopérative Intégrale Catalane.

Documentaire vidéo « Dreceres« .

Manuel de désobéissance économique (manualdesobediencia, PDF en castillan) et site.

Enric Durán : émission de Radio Catalunya.

L’Albada : Site et Documentaire Dreceres (partie).

Articles de Reporterre : Ni capitallisme ni Etat / Hors Etat et hors marché / En Catalogne, une colonie éco-industrielle.

A lire dans le n°441 de la revue Silence (janvier 2016), un article sur Can Decreix (Cerbère, 66), « un centre pour améliorer les alternatives décroissantes« .

Un article récent (2/07/2016) d’Enric Durán dans Gazette Debout, « De la voie institutionnelle à la révolution intégrale », compare la stratégie de prise du pouvoir d’une certaine gauche, à l’instar de Podemos, de Syriza ou des gauches d’Amérique Latine, aux expériences de reconstruction de la société par le bas, celles des Zapatistes, des Kurdes du Rojava ou de la Coopérative Intégrale Catalane.

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La Révolution Intégrale

L’appel à la Révolution Intégrale énumère notamment les idées suivantes :

. Contre les dominations, construire d’autres sociétés à travers une révolution intégrale.

. Auto-organisation en assemblées populaires souveraines.

. Remise en question de l’État dans toutes ses versions.

. Récupérer la propriété comme bien commun.

. Construire un système public coopératif et auto-gestionnaire.

. Nouvelle économie basée sur la coopération et la proximité.

. Révolution intégrale à partir de groupes locaux avec un objectif global.

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Gestion forestière : formation et inventivité

Un exemple parmi bien d’autres d’initiative coopérative au sein de la CIC : Le Réseau des sciences, techniques et technologies de la coopérative (XCTIT, Xarxa de ciència, tècnica i tecnologia) propose, à l’approche de l’hiver, une formation de gestion forestière intitulée Ciasbe (Cura integral autosostenible del bosc i de l’entorn, Soins intégraux et durables de la forêt et de ses abords). Elle s’adresse à des personnes, projets et communautés en milieu rural, membres de la CIC ou non.

Il s’agit de se donner les moyens d’entretenir la forêt tout en en retirant une ressource énergétique et économique durable ; cela en prenant en compte la compréhension des écosystèmes et en veillant à la sécurité des abords (lutte anti-incendies).

Dans le même domaine, la XCTIT a étudié des outils tels qu’une machine pour produire de l’huile de chaîne de tronçonneuse ; elle travaille à la mise au point d’outils forestiers et de transformation, comme un tour à bois sans électricité.

Plus d’informations : XCTIT.

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Calafou : en route pour le post-capitalisme

Calafou, friche industrielle longée par une rivière hautement polluée, est un lieu chargé de symbole. Un groupe de la CIC y a créé une coopérative de logement et s’est centré sur les techniques et technologies comme instrument de lutte politique.

L'ancienne "colonie industrielle" de Calafou, au bord de l'Anoia. Construire un monde nouveau sur les ruines du capitalisme.

L’ancienne « colonie industrielle » de Calafou, au bord de l’Anoia. Construire un monde nouveau sur les ruines du capitalisme.

Dans la vallée de l’Anoia (à Vallbona d’Anoia, près d’Igualada), Calafou est une « colonie industrielle » (1) abandonnée qui a produit, selon les époques, des textiles, du papier, des persiennes et des sièges d’école. C’est l’un des projets phares de la Coopérative Intégrale Catalane. Lorsqu’on arrive, une inscription affiche la couleur : « CA LA FOU, Colónia Ecoindustrial. » L’adjectif « postcapitalista », qui suivait, a été récemment gommé.

L’industrie capitaliste est basée sur l’épuisement et la destruction des ressources naturelles et sur l’exploitation de la main-d’œuvre humaine. Les coopérateurs de la CIC ont décidé de « faire autre chose de ce lieu consacré au travail, de construire un monde nouveau sur les ruines du capitalisme« .

Le projet remonte à il y a quatre ans. Avant de se lancer, les personnes intéressées, au sein de la CIC, se sont donné un an de réflexion et de préparation. « Nous avions un projet assez clair mais avec le temps nous avons dû l’adapter« , explique Efkin, de la commission communication. La réflexion s’est référée notamment aux idées d’Enric Durán et de Didac Acosta sur le post-capitalisme : « Le post-capitalisme nous commençons à peine à entrevoir ce que cela peut être« , dit Efkin. Il y a une volonté de rendre cet espace industriel plus écologique. La vingtaine de nouveaux occupants du site produit de manière artisanale.

Une coopérative de logement

Ils ont commencé à réhabiliter les lieux. Vu leur étendue, trois hectares avec un bâti important, il y a fort à faire et cela prendra du temps. Concrètement, le groupe a créé un coopérative de logement : 27 logements des anciens ouvriers sont disponibles et en cours de rénovation. La coopérative de la CIC Masos Pel Decreixement a acheté le site à crédit, pour près de 500 000 €. Les coopérateurs intéressés peuvent soit louer temporairement un logement (pour 175 €/mois) soit l’acheter en crédit-vente (pour 17 000 €). En fait, si l’occupation est durable la location peut aussi se convertir en achat à crédit. C’est un peu « de chacun selon ses moyens ».

L'arrivée à Calafou.

L’arrivée à Calafou.

Quoi qu’il en soit l’achat ne donne pas droit à la propriété du logement ; c’est un simple « droit d’usage permanent », qui ne peut être cédé ni donner lieu à spéculation. « Le jour où nous serons solvables, nous commencerons à rendre l’argent à ceux qui seront partis« , dit Efkin.

Un certain nombre d’ateliers ont été aménagés sur le site. Leurs utilisateurs paient un loyer à la coopérative avec un montant minimum, accessible : « Celui qui veut ou qui en a la possibilité peut donner plus, chacun est libre.« 

A ce rythme, d’ici quatre à six ans, le site aura fini d’être payé.

« Nous nous sentons différents des communautés des années 1970« 

La coopérative, en fait, est encore informelle : ses statuts sont en cours de rédaction. Mais cela ne l’empêche pas de fonctionner : « C’est un projet d’assembléisme décentralisé. » L’assemblée générale, tous les dimanches, prend les décisions stratégiques. Il y a aussi des groupes de travail, relativement autonomes : économie, communication, réhabilitation, projets productifs, cuisine communautaire, espaces verts…

"Nous nous sentons différents des communautés des années 1970."

« Nous nous sentons différents des communautés des années 1970. »

Une partie des résidents (dix à quinze) vit là en permanence, certains depuis le début, d’autres viennent pour une période, puis repartent. C’est souvent en fonction de leurs projets, de la possibilité de trouver ici un local et des outils, ou d’une opportunité de travail à l’extérieur.

La vie à vingt ne pose pas de problème particulier. L’idéal, dit Efkin, « ce serait 50 personnes, pas plus. Au-delà, cela ne serait pas viable.« 

La coopérative est un « espace pacifique, de consensus ; nous n’acceptons pas la violence de genre, de race, ni la discrimination. Certes, il est difficile de vivre ici lorsqu’on est mal voyant ou en fauteuil roulant, une personne âgée ou un bébé. Nous nous efforçons d’améliorer l’accessibilité, mais le style de vie, c’est vrai, est dur. » Certaines pièces n’ont pas encore de fenêtres, d’autres ne sont pas faciles à chauffer.

Au sujet de la discrimination de genre, à Calafou, comme souvent à la CIC, on parle plus volontiers de « résidentes », de « coopératrices » : même si en fait la répartition entre hommes et femmes est assez équilibrée, c’est le féminin qui l’emporte. Une manière de dé-formater les esprits.

Le respect et la tolérance sont la règle, cela d’ailleurs très spontanément. La plupart des résidents est issue des mouvements sociaux de Barcelone, des squats…

Pour améliorer le fonctionnement, un système de parrainage a été mis en place. Chaque nouveau venu a une marraine ou un parrain. Au bout d’un mois, on réalise une évaluation informelle : « Si l’on a des engagements économiques, on doit les assumer ; le minimum c’est de participer aux assemblées et à un groupe de travail, ainsi qu’à deux après-midi de réhabilitation des lieux par mois. Celui qui n’arrive pas à assumer s’en rend compte par lui-même…« 

Au-delà du loyer pour le logement et/ou un atelier, chacun participe aux frais communs, à hauteur de 10 € par mois au minimum (celui qui peut donne davantage).

Un chantier à Calafou (photo CIC).

Un chantier à Calafou (photo CIC).

Quant à la vie en commun, elle est libre : « Nous nous sentons différents des communautés des années 1970. Par exemple, certains mangent chez eux, des groupes s’organisent pour manger ensemble, chacun organise sa propre vie.« 

Calafou est aussi un lieu d’accueil. De nombreuses personnes sont attirées par l’expérience et viennent voir et discuter. Les gens de l’extérieur viennent aussi participer aux chantiers de réhabilitation ou encore à des réunions et événements culturels et militants.

La vie à Calafou a évolué par rapport au début. « L’habitabilité s’améliore peu à peu« , dit Sheila. « Et le groupe est plus uni. Nous sommes beaucoup plus forts, nous nous occupons davantage les uns des autres. Et puis avant, il y avait énormément de visites, c’était un peu déstabilisant, maintenant c’est plus équilibré.« 

Chacun son projet

Le lieu est bien sûr très lié à la CIC, par l’état d’esprit mais aussi par des liens formels comme la monnaie sociale ou les « auto-ocupados » : en ce moment il y en a deux, qui travaillent avec la CIC pour les factures et leur participation financière.

Les résidents ont tous leur projet, dans une grande diversité. Ariel et Carlos, par exemple, réalisent des pages web, des documents 3D, des graphiques, des vidéos, des documentaires, animent des ateliers de formation. Alfredo met au point des outils informatiques, d’organisation, pour le réseau social de la CIC.

Sheila est artiste (cirque, animations pour les enfants) et travaille le samedi dans une boutique de diététique et nutrition. A Calafou, elle fabrique du savon à base d’huile d’olive recyclée, d’eau, de soude et de plantes médicinales. Le savon est surtout utilisé sur place, un peu vendu : « C’est pour tirer profit d’une matière première plutôt que de la jeter. Pour faire du commerce, il faudrait un autre état d’esprit : faire du savon bio, acheter de l’huile d’olive de qualité voire du karité en exploitant les Africains, faire de la publicité… Je n’ai pas envie de gagner ma vie comme ça.« 

Mandi, qui a une formation d’ingénieure des travaux publics, fait des travaux divers comme des installations électriques, les vendanges ou encore des liqueurs artisanales (« je ne les ai pas vendues« ) pour gagner sa vie avec des choses qui lui plaisent.

Efkin résume un état d’esprit assez général : « Nous n’avons pas vraiment la volonté de dégager des revenus, de travailler pour travailler ou pour gagner de l’argent.« 

Toutefois, les occupations, à Calafou, ne manquent pas. Hormis les tâches d’organisation commune et les chantiers de réhabilitation, il y a le jardin de plantes aromatiques et de légumes (actuellement un peu en sommeil), le poulailler, la fabrication de savon, de conserves et confitures (pour l’auto-consommation)…

L'atelier de menuiserie.

L’atelier de menuiserie.

Il y a aussi un atelier de mécanique, une fonderie expérimentale et un atelier de menuiserie bien équipé. Il a produit notamment pas moins de 500 chaises, dont une petite partie pour Calafou. Il y avait un « auto-ocupado » qui actuellement travaille ailleurs.

Calafou est aussi et peut-être avant tout un lieu d’expérimentation. C’est le cas par exemple avec le laboratoire de biologie, où ont été menées diverses expériences : de la culture de bactéries pour réaliser des calculs binaires avec des bactéries ; la mise au point d’un colorimètre pour mesurer la turbidité de l’eau, comme indicateur simple de pollution…

Il y a eu aussi un projet de réseau téléphonique international à partir de serveurs connectés entre eux.

Philosophie hacker, trans-féminisme, appropriation de son corps…

Calafou est attaché à la philosophie « hacker », « qui ne nécessite pas forcément de disposer d’un ordinateur : être hacker c’est réaliser soi-même quelque chose, mettre la main à la pâte, c’est casser avec la délégation qui consiste à faire faire les choses par quelqu’un d’autre comme dans le capitalisme. En fin de compte si tu es dépendant de quelqu’un, tu ne sauras jamais comment faire les choses.« 

Paula. Le laboratoire Pechblenda s'inspire de la philosophie "hacker" qui consiste à se prendre en charge, par exemple pour être l'acteur de sa propre santé.

Paula. Le laboratoire Pechblenda s’inspire de la philosophie « hacker » qui consiste à se prendre en charge, par exemple pour être l’acteur de sa propre santé.

Le laboratoire Pechblenda, de Paula, Klau et Beka, s’inspire de cette philosophie hacker. Elles utilisent les sciences et techniques dans un esprit d’appropriation du savoir et du savoir-faire, d’interdisciplinarité et de mise en réseau au niveau international : « La technologie est aux mains du capital ; comment sortir de cette réalité ?« . Il s’agit aussi de « produire pour le local« .

Leur travail a deux grandes orientations, la première plus directement pragmatique : répondre aux besoins techniques destinés à renforcer l’autonomie de Calafou. C’est ainsi qu’elles ont développé divers outils : lampes leds pour abaisser la consommation d’électricité, électrovannes, mécanisation de systèmes par exemple pour le remplissage des réservoirs de récupération de l’eau de pluie, réalisation de poêles pour le chauffage, arrosage automatique… Le tout évidemment la plupart du temps avec du matériel de récupération.

L’autre orientation est « un travail politique et artistique quotidien » lié notamment au trans-féminisme et au concept de « sans genre » : « Certaines naissent filles, d’autres garçons, transgenre ou hybrides« , dit Paula. « Cela a été effacé pour se conformer à la volonté de l’Église ; il faut rompre avec cette structure du patriarcat.« 

Le groupe a travaillé sur la dénonciation de l’utilisation de la femme comme objet d’observation scientifique et plus précisément sur les travaux de Sims, médecin-chercheur qui, vers 1840 en Alabama, a réalisé des expériences sur les organes génitaux de femmes africaines, esclaves, en les considérant comme des objets.

Autre piste, l’appropriation de la connaissance de son propre corps, au moyen de l’observation gynécologique et de l’auto-diagnostic. Pour cela, elles ont mis au point un spéculum à partir d’une imprimante 3 D et un système de caméra webcam avec microscope. L’idée est de pouvoir détecter d’éventuels problèmes gynécologiques.

Calafou est un lieu de recherche et d’expérimentation très ouvert, qui part dans de nombreuses directions. L’analyse politique n’est jamais absente.

1) Les colonies industrielles étaient des sites de production associés, sur un même lieu, à leur cité ouvrière. Elles ont été construites, pour la plupart, dans les deux dernières décennies du XIXe siècle.

Plus d’informations : Calafou / Pechblenda-transhack feminismo / Pechblendalab / Gynepunk-les sorcières cyborg.

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QLG Serveis Integrals : Convaincre par l’exemple

Les cinq membres de cette société informelle de services croient fermement dans le système coopératif. Ils utilisent la monnaie sociale qui pour eux est aussi un moyen d’amener de nouvelles personnes à rentrer dans le système.

QLG Serveis Integrals (services intégraux), dont le siège est situé à Sant Jaume Sesoliveres, dans la comarca (l’équivalent d’un canton) de l’Anoia, est née assez naturellement : « Nous nous sommes aperçus que nous étions cinq auto-ocupados de la Coopérative Intégrale Catalane, à travailler chacun de notre côté« , explique Juli. « Nous avons décidé d’unifier nos activités ; c’était un moyen de ne pas faire toujours le même travail.« 

L'équipe de QLG Serveis Integrals (photo QLG Serveis Integrals).

L’équipe de QLG Serveis Integrals (photo QLG Serveis Integrals).

En effet, QLG Serveis Integrals propose une grande diversité de prestations : théâtre (avec la Compagnie PuntMoc), organisation d’événements culturels, « travaux verticaux » (intervention sur des lieux difficiles d’accès, comme les façades), véhicules de loisirs (réparation de mobil-homes et de caravanes), maçonnerie, peinture, menuiserie, plomberie, électricité, travaux agricoles et de paysagiste…

Pour chacune de ces prestations, il y a une personne référente (celle qui connaît le métier et coordonne les travaux) et les autres l’aident. Cela apporte plusieurs avantages : avoir un travail varié, pouvoir répondre à des demandes diverses et avoir toujours de l’activité.

« Nous réfléchissons à l’opportunité de quitter la CIC et de monter notre propre coopérative« , dit Juli. « Nous nous entendons bien entre nous et nous aurions ainsi une structure juridique. A la CIC, la cotisation des auto-ocupados est assez élevée. Si tu factures beaucoup, cela représente presque 20 % du chiffre d’affaires. Avec la TVA (1), on arrive presque à 40 %. Et plus tu as de chiffre d’affaires, plus le taux à verser est élevé, ce qui réduit proportionnellement le bénéfice net. C’est lourd ; certes, la CIC se charge normalement de la facturation, en fait ici nous la faisons nous-mêmes, gratuitement, sur notre temps. Si nous avions plus de bénéfices nous pourrions investir là où nous pensons devoir le faire.« 

« La CIC paie des personnes, avec des rétributions, pour un travail administratif. Peut-être que la première des choses à faire, pour la CIC, serait d’acheter des logements et de donner à ses agents un logement et de quoi manger, plutôt que de les rémunérer pour qu’ils puissent payer leur loyer et leur nourriture. En Grèce, j’ai vu de nombreux collectifs, dans des hôpitaux, des usines, où le volontariat est la première forme d’organisation. Il faut se poser la question : nous faisons la révolution ou nous recherchons un emploi ? »

Juli souligne aussi le problème d’échelle de la CIC : « Essayer de se coordonner avec plus de 2 000 adhérents, c’est très difficile. La réforme en cours des biorégions est une bonne avancée mais elle n’est pas suffisante. Il faut aller vers quelque chose de plus local ; le maximum, c’est 30 personnes.« 

Il précise : « Ce que la CIC a fait jusqu’à maintenant, c’est super. Il fallait en passer par là pour nous rendre compte de certaines erreurs, pour apprendre.« 

Les membres de QLG Serveis Integrals parviennent à vivre de leur activité. Ils se font payer le plus possible en monnaie sociale (celles des éco-réseaux de l’Anoia et du Penedés). « J’achète mon alimentation uniquement en monnaie sociale« , dit Juli. « Je peux trouver, en monnaie sociale, des vêtements, des chaussures, des services, des massages, un mécanicien… Dans l’éco-réseau d’Anoia, les offres sont nombreuses ; nous sommes actifs.« 

Il poursuit : « Nous sommes demandeurs de davantage de monnaie sociale. Nos clients sont divers, il y a des coopérateurs et des personnes extérieures, c’est le réseau de clients que nous avons tissé. Quand nous leur parlons de monnaie sociale, ils sont souvent surpris et veulent en savoir plus, c’est une manière de faire connaître la CIC, de diffuser nos idées. C’est comme cela que nous progressons peu à peu dans notre petite région.« 

« Nous devons avancer patiemment, même si nous nous tromperons des milliers de fois« , conclut Juli.

1) En Espagne, l’IVA (impuesto al valor agregado).

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Eco-réseau d’Anoia : une dynamique propre

Tout en étant en phase avec la Coopérative Intégrale Catalane, l’éco-réseau d’Anoia a sa vie propre. Il met l’accent sur la nécessité de développer des liens entre les personnes, avant tout au niveau local.

« La comarca de l’Anoia a toujours été marquée par des mouvements sociaux, syndicaux, avec la CNT. Et puis il y a l’expérience de Calafou. L’éco-réseau est né un peu de tout ça, de ces personnes« , dit Lucie, qui consacre de son temps à l’éco-réseau (en partie en volontariat, en partie moyennant une rétribution).

Cet éco-réseau a trois ans d’existence ; au début, il avait peu de relations avec la CIC. Un petit groupe de personnes s’est organisé au niveau local avec des échanges de biens et de services en troc direct et en monnaie sociale. « Le travail de base était de créer du lien.« 

Capellades. La Vallée de l'Anoia est toujours marquée par l'industrie.

Capellades. La Vallée de l’Anoia est toujours marquée par l’industrie.

L’Anoia a sa propre monnaie sociale, sur l’ancienne plate-forme CES : « Elle est très performante et nous avons préféré en rester là. Un travail des programmateurs a permis de relier les bases de données de manière à permettre les échanges entre les deux plate-formes. » Échanges qui se font au niveau local mais aussi avec toute la Catalogne.

L’éco-réseau anime un dépôt (en catalan « Rebost » : cellier, magasin) de produits, alimentaires et autres. Produits qui viennent en petite partie de la CAC (Centrale d’Approvisionnement Catalane), en fait pour ce qui ne peut pas être produit localement. « Nous avons presque tout sur place : fruits et légumes, conserves, céréales, légumineuses, fromages de chèvre, yaourts…« . Les producteurs locaux vendent aussi à la CAC pour approvisionner les autres dépôts de Catalogne.

Il y a un grand débat sur la monnaie sociale : La CAC encaisse une partie en euros, parce que certains producteurs ne peuvent pas absorber suffisamment de monnaie sociale du fait qu’ils ont à payer leurs frais en euros. « Nous préférerions que la CAC ne nous propose pas certains produits si elle ne les trouve pas en monnaie sociale. Pour la CAC, c’est aussi une étape. La réflexion est en cours, à tous les niveaux.« 

Une vingtaine de personnes font régulièrement des commandes au Rebost. Lucie insiste sur le fait qu’il ne s’agit pas que d’un point de vente ; il s’agit d’échanger, en monnaie sociale, dans l’esprit de producteurs-consommateurs (prosumidores) : une condition pour participer, c’est de s’insérer dans l’éco-réseau en offrant un produit, alimentaire ou non, ou un service.

On est donc en circuit fermé, de manière à rechercher l’auto-suffisance par rapport à la société. « Quelques uns, de plus en plus nombreux, sont à peu près auto-suffisants, disons à 70 %. L’éco-réseau est assez jeune et on ne change pas sa vie d’un coup.« 

Il y a, dans l’Anoia, un embryon de groupe santé, avec plusieurs professionnels (médecine alternative, chinoise, yoga, un pharmacien). Pour l’instant, le manque de local est un frein. « Et puis, nous n’avons peut-être pas besoin d’un groupe santé ; l’important, c’est de donner un accès facile de chacun à l’auto-soin. C’est peut-être ce qui bloque. Il ne s’agit pas de créer une Sécurité Sociale.« 

En matière de logement, il y a eu une expérience : un bâtiment avait été cédé par un membre du réseau ; il y avait un projet de le réhabiliter pour du logement social ou temporaire. Ça n’a pas marché, pour des raisons externes. Pour l’instant il n’y a pas d’autre opportunité de terrains ou de logements en cession.

« Nous avons réussi à obtenir une implication de tout le monde dans l’assemblée du Rebost« , note Lucie. « Par contre, encore pas mal de personnes ne s’approchent pas beaucoup de l’assemblée permanente de l’éco-réseau (qui n’a pas de forme légale). On y parle stratégie mais c’est très accessible.« 

Pour ce qui est des relations entre l’éco-réseau et la CIC, environ 40 à 50 % des membres de l’éco-réseau adhèrent à la CIC. « Ce n’est pas une obligation ; les assemblées sont ouvertes, chacun voit ce qu’il veut faire. Beaucoup utilisent les outils de la CIC dans leur vie quotidienne ; nous essayons de soutenir la CIC à l’échelle locale.« 

Ressort le débat sur la décentralisation de la CIC. « Ma vision« , dit Lucie, « c’est que la coopérative est un organisme vivant ; il n’y a pas besoin de liens structurels. Les biorégions, c’est une manière de décentraliser, je pense que l’on a pris le bon chemin : il y a plus de proximité et c’est plus facile de s’impliquer dans l’assemblée. Mais il faut aller plus loin, jusqu’à la base, au niveau d’un groupe « familial » ou de village, de vingt à trente personnes. »

« Bien sûr il y a un intérêt à garder des assemblées aux différentes échelles. Au niveau local on ne peut pas résoudre tous nos besoins. Mais il faut partir de la base : c’est une erreur historique de partir d’une coopérative pour décentraliser.« 

Lucie ajoute : « Le débat est très sain. Il y a beaucoup d’auto-critique, de conscience de ce qui se passe. Le groupe a une vraie volonté de changer les choses.« 

Plus d’informations : Eco-réseau d’Anoia.

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Coopération Intégrale Toulousaine : pas à pas mais sûrement

Un groupe est né à Toulouse, il y a trois ans. Il a commencé par définir ses objectifs et sa manière d’agir. Le lancement récent d’une monnaie sociale est un nouveau pas en avant.

L’origine de Coopération Intégrale Toulousaine (CIT) remonte à 2012 : un groupe de Toulousains avaient rencontré notamment Enric Durán, lors de la Marche catalane pour la décroissance. Puis un groupe de Catalans est venu présenter à Toulouse le projet de la Coopérative Intégrale Catalane. Le groupe toulousain a été créé en novembre 2012, avec une centaine de personnes.

Il s’est appelé jusqu’ici Coopérative Intégrale Toulousaine, mais l’assemblée d’octobre 2015 a décidé un changement de nom pour devenir « Coopération Intégrale Toulousaine ». Cela pour marquer qu’il s’agit d’un « réseau ouvert de groupes et personnes autonomes qui n’implique aucune adhésion ou statut de membre » (ce qui serait le cas avec une coopérative).

Après la création, la priorité a été donnée à la réflexion théorique, explique Jérôme (du comité d’accueil), et des groupes de travail ont été constitués, notamment pour écrire les statuts. Le groupe central s’est ensuite réduit à une dizaine de personnes au bout de six mois, mais il reste solide. « Le travail de construction est ingrat ; il a pu démotiver les gens« , dit Jérôme.

Une Agora de Coopération Intégrale Toulousaine (2015)

Une Agora de Coopération Intégrale Toulousaine (2015)

Bien que CIT s’inspire fortement de la coopérative catalane, le contexte, à Toulouse, est différent de ce qu’il est en Espagne : « Il y a là bas une culture de la réunion, du parler ensemble, que nous avons un peu perdue en France.« 

Il y a aussi d’importantes différences juridiques avec l’Espagne : CIT ne peut pas avoir le statut de coopérative (il faudrait par exemple avoir au moins deux salariés dans certaines formes de coopératives) ; elle a formé une association, et le statut fiscal des associations en France ne permet pas de mettre en place un système comme celui des « auto-ocupados ».

On l’a vu plus haut, l’esprit de CIT reste celui d’un groupe informel, d’une assemblée se réunissant tous les mois et ayant à sa disposition des outils et des services communs, parmi lesquels l’association, qui sert d’appui aux diverses nécessités légales, liées par exemple à la monnaie sociale ou à la centrale d’achat.

La monnaie sociale, outil majeur

Coopération Intégrale Toulousaine fonctionne à partir de l’assemblée générale mensuelle de tous les coopérateurs (l’Agora), avec des décisions au consensus : « Cela peut ralentir les choses mais au final, quand tout le monde est d’accord, on va plus loin.« 

Il y a des services communs (comité d’organisation de l’Agora, communication, outils informatique, juridique…). Et des groupes autonomes, qui prennent en charge diverses initiatives (groupement d’achats, imprimerie, bibliothèque, cuisine collective, apprentisseurses…).

Ces groupes sont en évolution permanente, au gré des projets et de l’implication de chacun. L’Imprimerie du Bambou est un service de reprographie pour réaliser divers documents. La cuisine collective met du matériel à disposition de ceux qui souhaitent organiser des repas, par exemple à l’occasion d’événements. Un groupe « apprentisseurses » est en formation : il envisage de répertorier les offres d’apprentissage et de les mettre à disposition sur internet (à CIT on préfère parler d’apprentissage que de formation, terme qui « laisse sous-entendre l’intervention d’un formateur(trice) et un rapport de domination dont nous souhaitons nous émanciper ».)

Le Groupement d’achats solidaires Epicerie de Toulouse (Gaset) est le groupe qui réunit le plus de personnes (une quarantaine). Mis en place en 2014, il consiste à faire des commandes groupées à divers producteurs. Il se limite pour l’instant aux produits secs, en attendant de pouvoir disposer d’un local, son absence étant un facteur limitant (au départ, on a pu utiliser un squat, ce qui n’est plus le cas). Le démarrage de la monnaie sociale et la coopération du Gaset avec celle-ci devraient entraîner un gain d’autonomie pour les coopérateurs-trices de ces deux groupes.

Un pas important à en effet été réalisé cet automne. Après une période d’essai en petit groupe, la monnaie sociale, l’Oseille, a été lancée progressivement à partir de septembre. Elle s’appuie sur la plate-forme informatique Integral CES.

Des expériences de monnaie locale existent dans la région toulousaine, comme le Sol Violette et le Sel Cocagne. A CIT, on ne veut pas un fonctionnement pyramidal ni d’indexation sur l’Euro et de compte dans une banque. On ne veut pas non plus être dans un rapport marchand, où l’acheteur négocie avec le producteur ou le vendeur de services. Le but, c’est non seulement d’acheter local mais aussi de sortir de l’Euro et de développer les échanges pour s’affranchir du système capitaliste.

La monnaie sociale de Coopération Intégrale Toulousaine a deux niveaux : l’Oseille, pour l’échange entre personnes et collectifs autonomes ; la Groseille, pour construire des passerelles avec les communs de CIT et les personnes qui les préservent et les diffusent.

Pour utiliser l’Oseille, il faut adhérer à l’association ; une sorte de parrainage est mis en place pour accueillir et susciter les candidats. Pour lancer le mécanisme, il faut au départ créer de la monnaie : il est donc demandé à ses utilisateurs de commencer par émettre une offre (de produits ou de services) avant d’être acheteurs.

L’étalonnage de l’Oseille se fait sur 60 oseilles pour une heure de service.

Le débat de savoir s’il faut payer différemment une heure de maçon ou une heure d’ingénieur n’a pour l’instant pas été tranché.

Le succès de la monnaie sociale dépendra de la réalité des échanges, c’est-à-dire du niveau d’intégration de chaque utilisateur dans le système coopératif pour satisfaire ses besoins quotidiens et apporter sa part au collectif. Mais aussi du nombre d’utilisateurs. La bonne taille serait 300 utilisateurs, estime Jérôme.

CIT, étant à Toulouse, est surtout composée de citadins, et peu de personnes ont des formations dans les métiers manuels. On entrevoit clairement la nécessité de compléter un jour l’offre en produits agricoles et services liés aux métiers artisanaux, notamment ceux du bâtiment. Le logement et l’alimentation viennent en effet en tête des besoins de base. Cette offre peut soit être intégrée dans CIT soit être trouvée dans des groupes voisins.

Un chaudron bouillonnant d’idées

Lors de l’Agora du 26 septembre, deux réflexions à long terme ont été évoquées. D’une part la création d’une coopérative d’achat de foncier pour créer des logements. A CIT, on n’est pas favorable à la location, à cause de ce qu’elle contient d’injustice sociale : elle permet à quelqu’un qui a hérité d’un capital d’en tirer un profit aux dépens du locataire. On étudie l’achat de bâtiment(s), qui pourraient être détenus par une structure coopérative, pour ne pas reproduire un schéma de société privée ; mais il faudrait un minimum d’argent…

Autre sujet de réflexion, une coopérative de travail : « Le monde dont nous rêvons ne passe pas par le travail« , dit un intervenant. « Mais nous avons besoin d’argent pour vivre dans cette société et faire fonctionner la coopérative intégrale tant qu’il reste une dépendance (vis-à-vis du système capitaliste). Le travail bouffe le temps et la vie des gens ; en société, il est leur activité majeure. » La coopérative de travail pourrait avoir plusieurs objectifs : accompagner les porteurs de projet, administrativement et comptablement ; procurer des ressources à CIT.

La réflexion a porté aussi sur les relations avec les gens qui, hors de CIT, mènent des initiatives qui peuvent aller dans le même sens ; et sur les moyens pour tisser des liens.

A une échelle encore modeste, Coopération Intégrale Toulousaine est un groupe très vivant, en mouvement. Il suffit d’assister à une agora pour voir à quel point c’est un chaudron bouillonnant d’idées et un lieu de débat.

Plus d’informations : Coopération Intégrale Toulousaine.

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