Béziers. L’espoir des Roms : devenir des pauvres comme les autres

Leur expulsion est programmée pour le 14 avril. Près de Béziers, sept familles roumaines, 38 personnes en tout, squattent un ensemble de bâtiments, l’espace « Brault ». En l’absence de perspective de relogement, ils attendent, découragés. Pour ces familles, l’expulsion signifierait la fin de cinq années de stabilité relative. Elle remettrait aussi en cause le travail de l’ABCR (1), qui accompagne la scolarisation des enfants.

L'ABCR accompagne depuis longtemps les familles roumaines de l'espace Brault.

L’ABCR accompagne depuis longtemps les familles roumaines de l’espace Brault.

Pensant que la misère serait moins dure chez nous qu’en Roumanie, ces Roumains sont venus en France. Citoyens européens, ils espéraient dans cette nouvelle Europe. Ici, toutefois, rien n’est évident pour eux. Se loger, trouver du travail sont des objectifs très difficiles à réaliser voire inaccessibles.

Il y a plusieurs groupes de Roumains ou de citoyens de l’ex-Yougoslavie, à Béziers. Leur histoire est faite de tentatives d’implantation et d’expulsions, de Mercorent (route de Bédarieux) et de Cantagal (route de Pézenas) vers un site du côté de Servian puis à Bayssan.

Les familles actuellement installées à la maison Brault (route de Narbonne) ont vécu à Bayssan de 2009 à 2013. Puis, en août 2013, le site de Bayssan a été évacué et elles ont atterri « chez » Brault, un ancien domaine désaffecté. Un squat, forcément illégal. Le tribunal a ordonné l’expulsion sous deux mois en avril 2014 ; elle n’a pas été exécutée, puis est arrivée la trêve hivernale, jusqu’au 31 mars 2015. A la fin de celle-ci, la police a informé les Roumains qu’ils devraient quitter les lieux avant le 14 avril.

Le logement, première nécessité

A partir de l’évacuation, où aller ? Trouver un autre squat, au risque de se faire expulser immédiatement ? Lors de l’occupation de locaux, les autorités peuvent intervenir dans les 48 heures ; au-delà, il faut un jugement d’expulsion.

Ces familles avaient des caravanes, à Bayssan : une partie a été détruite lors de l’expulsion ; les autres, vétustes, se sont avérées impossibles à déplacer.

Par ailleurs, les aires pour les gens du voyage sont réservées aux gens, avec caravane, en situation régulière et se déplaçant régulièrement.

En cas d’expulsion d’un squat, le préfet doit accorder trois jours d’hébergement en hôtel. Et après rien.

« Si nous partons d’ici », dit Robert, un père de famille, « où irons-nous ? Et puis les enfants ne pourront plus aller à l’école, où ils connaissent les maîtresses, où ils se sont fait des copains. »

Chez Brault, bien sûr il n’y a pas l’eau, ni l’électricité, mais au moins de quoi s’abriter. L’eau, ils la prennent où ils la trouvent (ce qui pose des problèmes de potabilité) et la charrient avec des bidons.

Pas d'eau. Pas d'électricité. Pas de toilettes. Pas de ramassage des ordures . Béziers 2008 (Photo Geneviève Laffitte).

Ici comme « chez Brault » : Pas d’eau. Pas d’électricité. Pas de toilettes. Pas de ramassage des ordures. Béziers 2009 (Photo Geneviève Laffitte).

L’un des gros problèmes, chez Brault, ce sont les rats. Ils pullulent et récemment deux enfants en bas âge ont été mordus et ont dû être amenés à l’hôpital. Ce qui attire les rats, ce sont les tas de déchets à l’entrée du site : Quand on occupe illégalement un lieu, les maires refusent souvent, et c’est le cas à Béziers, le ramassage des ordures ménagères, au mépris de la santé publique. L’ABCR (Association biterroise contre le racisme), qui accompagne ces familles, a demandé que le ramassage soit effectué ou qu’un container soit mis à disposition pour les ordures et aussi pour les déchets du travail de ferraillage ; en vain. « Quand il faut nous évacuer, ils arrivent à trouver les camions et la pelleteuse… » Impossible, aussi, pour les Roumains d’apporter eux-mêmes les ordures à la déchetterie : ils sont interdits d’entrée.

Voulons-nous vraiment qu’ils s’intègrent ?

Avec le logement, le travail est un élément clef de l’intégration. Maintenant que la réglementation transitoire les concernant est terminée, les Roumains, comme les autres citoyens européens, peuvent venir en France sans visa pour une durée de trois mois. Au-delà, ils doivent justifier de moyens de subsistance suffisants. Ils peuvent aussi être expulsés si l’on estime qu’ils constituent une menace pour l’ordre public.

« Quand un Allemand ou un Britannique se trouve en France et qu’il a moins que le Smic, on ne le renvoie pas dans son pays », dit Hélène Fargier, de l’ABCR. Les Roumains, eux, doivent justifier de leurs revenus.

Des revenus difficiles à trouver. Dans le groupe de chez Brault, toutes les personnes en âge de travailler se sont inscrites à Pôle Emploi. « J’ai parcouru tous les domaines agricoles ; quand on voit que je suis Roumain on ne veut pas me donner du travail », dit Robert. Et pour suivre une formation il faut lire et écrire le français couramment.

Ces Roumains sont originaires du milieu rural et connaissent le travail de la terre ou de la forêt. « Si j’avais un jardin, cela nous suffirait à manger », dit l’un d’eux. Mais impensable de trouver un lopin de terre. « Les gens ont peur de nous. Il y a eu un article dans Midi Libre qui disait que nous mangions les chats… »

Récupération. Le tri reste à faire. Béziers, 2008 (Photo Geneviève Laffitte).

Récupération. Le tri reste à faire. Béziers, 2008 (Photo Geneviève Laffitte).

Il y aurait par contre un domaine où ils pourraient trouver leur place : la ferraille. Les Roumains connaissent bien ce métier. Ils le pratiquent un peu, dans l’illégalité par force : « Je risque la prison et j’en ai marre de la ferraille, mais je n’ai pas le choix », dit Robert. Les déchetteries leur reprochent d’emporter la ferraille illégalement. Pour la revendre aux récupérateurs après avoir séparé les métaux et les avoir triés, il faut avoir un compte en banque (pour éviter le « noir »). Il y a des Marocains, qui viennent acheter la ferraille et l’écoulent par un circuit en Espagne, mais ils paient mal.

(Photo Dominique Le Flem)

(Photo Dominique Le Flem)

Pour pratiquer la ferraille dans les normes, il faudrait avoir un statut d’auto-entrepreneur. Donc justifier d’un certain chiffre d’affaires, ce qui est difficile : certains ont essayé de démarcher les entreprises pour récupérer leur ferraille ; ils n’ont pas réussi à dégager une activité suffisante. Les communes ou les communautés d’agglomération refusent aux Roumains d’emporter la ferraille pour la trier ; ils travaillent avec les grandes sociétés de récupération. Il suffirait pourtant de trouver un accord avec les collectivités locales pour permettre à quelques familles de vivre : « Nous ne sommes pas nombreux, nous n’avons pas besoin de grand-chose. » Un travail régulier permettrait de régulariser leur séjour.

C’est ce qu’a réussi à faire une famille installée dans le centre-ville. Avec cinq ans de présence en France, les enfants scolarisés depuis trois ans, ils ont accédé aux droits sociaux (Allocations familiales, APL, en attendant l’éventuel RSA) et ne sont plus expulsables. Ils ont obtenu un appartement. « Ils deviennent des pauvres comme les autres », dit Hélène Fargier. Une promotion que les Roumains de chez Brault ont du mal à imaginer.

Bientôt l’expulsion… et le retour dans la jungle ?

Si l’expulsion a lieu, dans quelques jours, la scolarisation des enfants risque d’être remise en cause. C’est le cas pour les Roumains de chez Brault ; c’est aussi le cas pour trois familles dans un squat du centre-ville et cinq familles en hôtel social, qui toutes risquent de se retrouver à la rue pour cause de fin de trêve hivernale. Au total, l’ABCR accompagne la scolarisation de 34 enfants. Cette scolarisation n’est possible que lorsque les familles sont stables, avec un logement.

Nabila et Sara ("Chez Brault").

Ana et Sara (« Chez Brault »).

C’est dans la scolarisation que l’ABCR met (mettait?) tous les espoirs : on en est arrivés à la deuxième génération d’enfants scolarisés ; les jeunes mères, qui sont passées par l’école, ne rechignent pas à scolariser leurs propres enfants, ce qui était moins évident pour la génération précédente. Une jeune femme de 20 ans est actuellement en lycée professionnel et espère devenir caissière dans la distribution. Le bout du tunnel… Daniel, 13 ans, en 5e, est lui aussi déterminé à poursuivre sa scolarité.

Pour s’intégrer, il faut du temps. Mais il y a beaucoup d’embûches.

« S’ils sont à la rue, il sera difficile de leur demander d’envoyer les enfants à l’école », dit Hélène Fargier. Face à l’attente de l’évacuation, « les familles sont brisées, assommées. Nous aussi, un peu. Nous ne voyons pas la solution ; aller leur dire notre solidarité, notre rage, ça va bien un peu… Maintenant, va commencer la déshérence. Selon eux c’est moins pire qu’en Roumanie ; ils risquent d’ailleurs d’y être renvoyés, pour ressources insuffisantes. Ils vont peut-être rejoindre des camps plus importants, à Montpellier par exemple, où rien n’a été fait pour les accompagner, là c’est le retour dans la jungle. Ils vont peut-être trouver un endroit à squatter… Qui sait ? »

Ph.C.

1) ABCR : Association Biterroise Contre le Racisme.

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ABCR : 25 ans d’aide aux migrants

L’Association biterroise d’aide contre le racisme est née il y a 25 ans, à partir d’une bande de copains, avec l’objectif de venir en aide aux migrants, sur l’idée notamment de « libre circulation et libre installation ». L’un des éléments déclencheurs a été la grève de la faim de 55 travailleurs turcs du bâtiment, dans l’église de La Devèze, qui avait abouti à la régularisation de 10 d’entre eux.

L’ABCR a structuré sa démarche autour de plusieurs actions : alphabétisation, atelier d’écriture, aide juridique, boîte aux lettres, soutien à la scolarisation.

Nadia Chaumont, bénévole au début, a ensuite été salariée à mi-temps puis à plein temps.

L’alphabétisation s’adressait surtout à des femmes, marocaines en majorité, généralement sans papiers, avec les enfants à la maison et ne cherchant pas à travailler, ne correspondant donc pas aux critères d’admission dans les organismes de formation. Leur but était avant tout de devenir autonomes dans la vie quotidienne. Un financement du Fonds d’action sociale (aujourd’hui disparu) permettait d’avoir un peu de matériel. Les cours étaient assurés par des bénévoles et Nadia assurait la coordination pédagogique et la préparation des supports pédagogiques.

L’Atelier d’écriture, assuré par 35 bénévoles et Nadia, a concerné des personnes de 18 nationalités différentes, avec un financement de la Sécurité sociale. Puis pour continuer à être financés, il fallait que les participants aient un projet professionnel, qu’ils donnent leur nom… Fin de l’atelier.

L’aide juridique (accès aux droits, droits sociaux, santé, dossier retraite…) est assurée, bénévolement, par François Muselet, juriste. Il y avait autrefois des permanences à la CPAM et à la Caf pour les gens qui ne parlent pas français ; aujourd’hui, plus aucun guichet n’assure ce service social.

La préparation du repas (Photo Geneviève Laffitte).

La préparation du repas. Béziers, 2009 (Photo Geneviève Laffitte).

Le service de domiciliation postale est utilisé par environ 250 personnes. Il devrait être assuré par l’Association biterroise entraide solidarité (Abes), qui refuse de le faire sauf pour la santé (dossiers de l’aide médicale d’État). Sans adresse, comment inscrire un enfant à l’école, établir des papiers, une carte grise ou une assurance auto, demander un titre de séjour…

La sous-préfecture a récemment estimé que l’ABCR ne pouvait être agréée par rendre ce service, ce qui va poser problème.

Scolarisation : il a fallu traîner le maire en justice

L’aide à la scolarisation a commencé en 2005 : une maman est venue à l’ABCR, expliquant que la mairie ne voulait pas inscrire son enfant à l’école (après enquête, il s’est avéré que 35 enfants étaient concernés). Motif : elle habitait un cabanon au bord de l’Orb, route de Maraussan, sur un terrain acheté mais non constructible et en zone inondable (le vendeur avait peut-être oublié de préciser ces détails) ; donc la mairie estimait que ces familles n’avaient pas d’adresse valable, « n’étaient pas destinées à rester sur la commune » et qu’il n’y avait pas lieu de scolariser les enfants. Il a fallu, avec la Cimade, aller au tribunal, qui a contraint le maire, Raymond Couderc (UMP), à inscrire les enfants (après appel, il a définitivement perdu en Conseil d’État).

L’inscription des enfants à l’école a été facilitée par la situation d’une classe de l’École des Romarins (La Devèze), menacée de fermeture : il y avait donc de la place pour une partie d’entre eux. Les instituteurs et le directeur de l’école ont joué le jeu, y compris pour du soutien scolaire.

Au début les adhérents de l’association ont transporté bénévolement les enfants sur le trajet domicile-école (20 voitures deux fois par jour pendant un mois et demi). Puis un bus a été obtenu avec l’aide du Conseil général, qui a aussi mis en œuvre l’aide à la cantine.

Administrativement, l’inscription à l’école n’est pas toujours simple : il faut présenter un acte de naissance, un justificatif de domicile, faire faire les vaccins obligatoires… Autant de travail d’accompagnement pour l’ABCR.

L’association s’interroge sur l’avenir. Les baisses de subventions en 2014 (État, Région, Agglo ; de la mairie, pas de problème, il n’y en a jamais eu) ont amené l’ABCR à annuler sa Semaine d’éducation contre le racisme. A l’avenir, elle se demande s’il ne faudra pas supprimer le poste de sa salariée.

Les élections départementales risquent aussi d’avoir des conséquences avec l’élection, dans trois cantons de Béziers, des candidats Front National. L’ABCR a jusqu’ici travaillé en relation étroite avec le Conseil général. Qu’en sera-t-il à l’avenir ?

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Jean-Michel du Plaa : « Petit à petit, nous sommes arrivés à construire quelque chose »

Élu municipal d’opposition (PS) à Béziers, ancien conseiller général battu aux récentes élections départementales, Jean-Michel du Plaa explique comment, avec le Conseil général, il a appuyé l’action, de l’ABCR et d’autres associations, auprès des populations immigrées.

« Le Conseil général », dit-il, « applique la loi, plus précisément le Code d’action sociale, en direction des familles qui ont des enfants de moins de trois ans et qui sont dans le besoin. A ce titre, à Béziers, nous avons mis en place trois actions : »

« La plus importante, l’appui à la scolarisation. Les enfants ont été scolarisés à La Devèze parce qu’il y avait dans ce quartier les trois niveaux : maternelle, primaire, collège, que cela facilitait le regroupement pour le transport, et aussi parce que ce quartier bénéficiait du dispositif Rep +, avec donc des classes adaptées et des enseignants formés. »

« Nous avons mis en place un minibus matin et soir, ce qui a contribué à une meilleure assiduité des enfants à l’école. Ce système a fonctionné cinq ans et il y a aujourd’hui des enfants qui ont atteint la 4e et la 3e. On a remarqué un effet de socialisation des enfants, d’évolution des comportements, avec des progrès considérables. »

« Deuxième action, le suivi médico-social par la Protection Maternelle et Infantile, avec un financement de l’Agence de la Solidarité du Conseil général (vaccinations, suivi des mères enceintes…). »

« La troisième action concernait les demandes d’aides de personnes étrangères ayant des enfants de moins de trois ans, privées de ressources, sans titre de séjour (pas uniquement des familles roms). Nous avons simplifié la procédure pour aboutir à verser une aide équivalente aux allocations familiales ; en contrepartie, il y avait un travail régulier avec un travailleur social. On a pensé que ce dispositif risquait de créer un appel d’air, en fait le nombre de familles suivies est resté stable. »

« Nous avions aussi travaillé pendant deux ans avec les services de l’État pour créer un espace de transition pour héberger un certain nombre de familles selon des critères permettant d’envisager d’aller vers l’intégration. Les services de l’État se sont aperçu, au bout de deux ans, que la Loi littoral interdisait d’utiliser ce terrain. On aurait pu s’en rendre compte plus tôt. »

Absent désormais du Conseil départemental, pensez-vous que ces dispositifs peuvent être menacés ?

« Il faut voir cela avec le nouveau Conseil départemental mais il n’y a pas de raison qu’il ne poursuive pas ce qui est en place. »

« Le suivi médico-social, c’est régi par le Code d’action sociale ; pas de problème. »

« L’aide à la scolarisation est ce qui nous a demandé le plus d’implication. Le président du Conseil général l’avait approuvée ; cela a permis de reconnaître le travail des associations ; il y a eu une bonne coopération avec l’Inspection d’Académie et tout ça s’est fait en liaison avec l’État, au niveau de la Direction de la Cohésion sociale et du sous-préfet. Ceci dit, quand le sous-préfet a dit : il faut évacuer, nous avons dit : il faut respecter l’esprit de la circulaire du Premier Ministre. A Béziers, c’est devenu plus compliqué. »

J.-M. du Plaa conclut : « Jusqu’ici à Béziers, où les populations immigrées sont moins nombreuses qu’à Montpellier, nous sommes petit à petit arrivés à construire quelque chose. »

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Tout sauf une invasion

L’arrivée de Roumains en France n’a pas de quoi déstabiliser ni notre économie, ni notre marché du travail ni l’organisation de notre société.

En 2012, 229 600 étrangers sont rentrés en France. Parmi eux, 7 000 Roumains, soit 3 %. Près de la moitié des entrants sont originaires de cinq pays de l’Union européenne : Portugal, Royaume-Uni, Espagne, Italie, Allemagne.

En France, les étrangers représentent 6,2 % de la population (6,0 % de la population active), soit un taux inférieur à celui du Royaume-Uni (7,7%), de l’Italie (7,4%), de l’Allemagne (9,4%) et de l’Espagne (10,9%).

(source Insee)

(Photo Dominique Le Flem)

(Photo Dominique Le Flem)

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Voir la vidéo, empreinte d’humanité, sur le squat de l’espace Brault, réalisée par Aurore Lalande

Voir aussi son site.

Voir le reportage photo de Geneviève Laffitte (dans Reportages / La politique ici / Roms, le quotidien).

La douceur du feu et la compagnie du chien. Béziers 2009 (Photo Geneviève Laffitte).

La douceur du feu et la compagnie du chien. Béziers 2009 (Photo Geneviève Laffitte).

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Béziers, laboratoire de l’extrême droite

Le Collectif narbonnais de Lutte contre le Racisme, la Xénophobie et les Discriminations avait invité, vendredi 16 janvier à Narbonne, plusieurs citoyens biterrois à un débat intitulé « Vivre dans une ville gérée par l’extrême droite ». Ces témoignages ont apporté une sorte de bilan de la gestion municipale de Robert Ménard, dix mois après son élection, et une analyse du processus en cours.

Marie Rennes : "Nous avons pris l'initiative de ce débat suite au rapprochement entre les maires de Narbonne et de Béziers."

Marie Rennes : « Nous avons pris l’initiative de ce débat suite au rapprochement entre les maires de Narbonne et de Béziers. »

« Nous avons pris l’initiative de ce débat », explique Marie Rennes, membre du collectif narbonnais, après avoir vu le rapprochement entre les deux maires de Narbonne et Béziers. L’attitude de Didier Mouly, estime le collectif, de « dérouler le tapis rouge à Robert Ménard », revient à « lui donner une légitimité, à montrer que c’est un maire comme les autres ».

Le témoignage des Biterrois montrera que Robert Ménard n’est pas vraiment un maire comme les autres.

Pour ce qui est de son bilan, les intervenants mettent en avant des faits concrets et illustrent le climat qui règne désormais à Béziers.

Un maire pas vraiment comme les autres

Il y a ce qu’Yvan Vialettes, délégué CGT à la mairie et responsable régional CGT des agents territoriaux, appelle une « chasse aux sorcières » au sein des équipes municipales, qui a atteint (par licenciement, mutation ou rupture de contrat) les directeurs de la médiation, de la police municipale, de la culture, de l’informatique, pourtant « des gens compétents ».

Yvan Vialettes (CGT territoriaux) et (à d.) Alain Renouard (ex-directeur de la médiation).

Yvan Vialettes (CGT territoriaux) et (à d.) Alain Renouard (ex-directeur de la médiation).

Il y a aussi des propos envers l’ensemble du personnel municipal, le maire leur annonçant qu’il allait « les mettre au boulot » et déclarant qu’il saisirait l’Ordre des Médecins pour sanctionner les médecins qui donnent trop d’arrêts de travail aux agents.

Mais le plus significatif est certainement la nouvelle orientation de l’action municipale vers le sécuritaire, avec des conséquences sur les autres lignes budgétaires, et dans un sens anti-social.

Alain Renouard, qui était directeur de la prévention-médiation au Pôle sécurité publique de la ville de Béziers, a été licencié et à ce titre il a saisi le Tribunal administratif (voir plus loin). « Nous étions dans l’échange, le travail sur l’humain, le contact », dit-il. « Très rapidement je me suis aperçu que ce n’était pas leur tasse de thé : ils partent du principe de mettre en avant d’abord le répressif. » Effectivement, la médiation a été rattachée à la police municipale et le nouveau maire, comme il l’avait annoncé, renforce la police municipale, dont il veut doubler les effectifs.

Priorité aux services de police

Il n’y a pourtant pas, à Béziers, une insécurité énorme, dit Yvan Vialettes, « mais Ménard a décrété que oui ». Les policiers municipaux sont équipés de gilets pare-balle, dotés de chevaux et d’une brigade canine. « Habituellement, les policiers municipaux font figure de garde-champêtres vis-à-vis de la Police Nationale. Ici, c’est l’inverse. »

« Cette politique a un coût énorme », poursuit le syndicaliste : doublement des effectifs, véhicules supplémentaires, armement pour circuler la nuit, recherche d’un nouveau bâtiment. Il l’évalue entre 2 et 4 M€ sur l’exercice, soit 8 points de fiscalité. Le maire, dit Yvan Vialettes, veut financer le coût de la police par la suppression de 200 emplois dans les autres services municipaux. Or Béziers, avec 1 680 employés municipaux, est dans la moyenne nationale avec pourtant des services au public, comme les ordures ménagères, assurés par la ville et non par le privé.

Cette priorité donnée à la police a des conséquences sur les autres actions de la ville, qui a « une situation budgétaire catastrophique », avec des emprunts élevés, et qui est, pour sa population, la 4e ville la plus pauvre de France.

Par exemple, l’épicerie sociale a été fermée (et ses 7 salariés ont été mutés).

« On veut faire des économies partout, il y a une pression sur l’encadrement. Les budgets ont été votés mais on les ratiboise. »

Le nettoyage, poursuit Yvan Vialettes, est concentré sur les quartiers les plus aisés de l’hyper-centre-ville ; ailleurs, il est négligé.

A g., Aimé Couquet (élu municipal Front de Gauche).

A g., Aimé Couquet (élu municipal Front de Gauche).

Aimé Couquet, conseiller municipal (élu Front de Gauche, membre du PCF), craint par ailleurs une baisse du budget d’investissement de la ville.

Tout cela, disent les intervenants, apporte à Béziers une ambiance déplorable. Chez les employés municipaux dont « beaucoup vivent dans une certaine terreur ». Et dans la population.

Hélène Fargier, qui intervenait pour l’Association Biterroise Contre le Racisme (ABCR), note l’ambiance d’islamophobie : dans les quartiers où la population musulmane est relativement présente, les gens ont peur d’être stigmatisés. Même s’il y a très peu de cas véritables d’agression raciste, ils craignent qu’ils se multiplient.

Une politique libérale, « anti-pauvres »

Pour les intervenants, l’action du maire de Béziers est socialement orientée. Les arrêtés qui ont fait du bruit (interdiction de cracher dans les rues, d’étendre du linge aux fenêtres, d’installer des paraboles, interdiction pour les mineurs de 13 ans de sortir seuls les soirs d’été ou de vacances scolaires après 23 h), « c’est de la provocation », estime Aimé Couquet.

« Tous ces arrêtés n’ont jamais été appliqués. Le grand problème de Ménard c’est de faire de la communication. Il brosse les gens dans le sens du poil ; il y a à Béziers une partie de la population, notamment des personnes âgées, qui a peur parce qu’il y a dans la ville des gens avec une autre couleur de peau et qui ne vivent pas de la même façon. Pourtant, il n’y a pas plus d’insécurité qu’ailleurs, et il n’y en a pas moins depuis l’arrivée de Robert Ménard. »

Sur le fond, celui-ci est accusé d’objectifs anti-sociaux. Aimé Couquet rappelle que Robert Ménard, fin 2012, un peu plus d’un an avant les municipales, avait promis de « vider le centre-ville des pauvres, des Maghrébins et des Gitans ».

L’une de ses premières mesures en tant que maire a été de réduire le budget du CCAS (Centre communal d’action sociale) de 400 000 € (soit 10%). L’ancien maire, Raymond Couderc, avait d’ailleurs peu de temps avant déjà réduit ce budget du même montant.

Pour Yvan Vialettes, la « politique anti-pauvres » du maire va « dans la même logique que la politique ultra-libérale de Manuel Valls : économies de personnel, réduction de la dépense publique.

Les déçus de l’UMP plus les voix d’extrême droite

Pour Aimé Couquet, « l’arrivée de Ménard à la mairie est la conséquence des 19 ans de Couderc. Ménard a pris en main les déçus de l’UMP et il y a ajouté les voix d’extrême droite sur un discours anti-social et sécuritaire. » Il a fait de Béziers « un véritable laboratoire de l’extrême droite, en se faisant élire avec l’appui du Front National alors que le FN n’avait jamais eu à Béziers de tradition organisée ni de militants. »

Aux élections européennes, le vote FN a Béziers n’a pas été plus fort qu’ailleurs. Il est vrai toutefois qu’il y a, dans la ville, un vote FN d’une partie des rapatriés d’Afrique du Nord, depuis 30 ans. Des rapatriés qui ont toujours été flattés par l’UMP : le député Élie Aboud ne manque pas d’aller s’incliner chaque année au cimetière sur la stèle en l’honneur des quatre membres de l’OAS condamnés à mort par les tribunaux après la guerre. Cette année, il était accompagné de Robert Ménard.

Yvan Vialettes souligne que si au départ Robert Ménard est arrivé à la mairie sans équipe et a fait preuve « de peu de professionnalisme et d’une méconnaissance de la fonction publique territoriale », il s’est ensuite structuré. En particulier en engageant comme directeur de cabinet André-Yves Beck, lié au Bloc Identitaire et qui a été chargé en communication et conseiller du maire d’Orange, Jacques Bompard, et conseiller de son épouse, Marie-Claude Bompard, maire de Bollène. « André-Yves Beck considère Le Pen comme un gauchiste », note Y. Vialettes.

De g. à d., Roger Grangeaud (Collectif narbonnais de Lutte contre le Racisme), Didier Ribo (En Vie à Béziers) et Hélène Fargier (ABCR).

De g. à d., Roger Grangeaud (Collectif narbonnais de Lutte contre le Racisme), Didier Ribo (En Vie à Béziers) et Hélène Fargier (ABCR).

Didier Ribo, qui intervenait pour le « contre-journal » En Vie à (de) Béziers, note les liens de Robert Ménard et de son épouse, Emmanuelle Duverger, avec le mouvement Civitas et avec l’Opus Dei.

« Robert Ménard », poursuit-il, « a réussi à fédérer une galaxie de groupuscules qui étaient en désaccord séculaire. Aujourd’hui, il réussit à Béziers un rassemblement beaucoup plus large que le Rassemblement Bleu Marine. Seul Franco, en Espagne, l’avait réussi dans un autre contexte mais avec la même logique : celle du rassemblement autour du chef. »

Par ailleurs, estime Didier Ribo, Robert Ménard manie une idéologie ultra-libérale, mais il n’y a pas que cela : il a refusé la venue à Béziers d’Orchestra (qui voulait créer une plate-forme logistique et un magasin) « pour faire alliance avec les petits commerçants et les petits patrons de Béziers ». « Il y a un mélange » (de tactiques) : « il cherche à « asseoir un vote de classe en s’adressant à ces catégories sociales qui ont été malmenées », justement par la politique libérale.

« Cette organisation classiste rentre dans la thématique d’extrême droite de la troisième voie entre PS et UMP ».

Une volonté de ne pas quitter le terrain

Les intervenants de cette soirée de vendredi ont par ailleurs souligné le mouvement de fond qui a amené Robert Ménard a remporter les élections municipales de Béziers. Les votes cumulés de la droite et de l’extrême droite ont dépassé 70 % des suffrages exprimés. On a parlé du discours sécuritaire qui a pu séduire des populations âgées ou fragilisées par la situation économique. Alain Renouard constate que les jeunes de La Devèze ont voté massivement Ménard « en désespoir de cause, pas par conviction » : ces jeunes, dit-il, « sont allés de déception en déception face aux promesses non tenues des gouvernements de gauche et de droite. Quand on parle avec eux, ils disent qu’ils n’ont qu’une ambition : travailler. Mais on ne leur donne pas de réponse. Il y a 50 % de chômeurs parmi eux. »

Robert Ménard ne leur apportera pas davantage de réponse : « On sait », poursuit Alain Renouard, « que le Front National c’est du populisme, qui consiste à dire aux gens ce qu’ils ont envie d’entendre. » « Ménard, pour gagner, a sali la ville. BFM-TV est arrivée en croyant que La Devèze était un coupe-gorge. Aujourd’hui, y mettre des policiers armés, c’est inadapté, c’est une provocation qui aura l’effet inverse. On peut se demander d’ailleurs si ce n’est pas volontaire. A La Devèze, parmi 23 000 habitants, il y a une trentaine d’individus qui mettent la pagaille, ce n’est pas une raison pour stigmatiser une population.»

Alain Renouard, qui se dit « plutôt de la droite modérée », « n’accepte pas une municipalité qui stigmatise les populations, même si elle le fait de façon très subtile. » Et, dit-il, chez les gens de droite modérée il y a aussi des ennemis du Front National.

Pour Yvan Vialettes, un sursaut des Biterrois est possible : « Aux élections professionnelles de la fonction publique, la CGT, un des rares syndicats à affronter Ménard, a gagné 10 % de voix. Il y a encore l’idée que les syndicats vont faire pour nous mais il faut faire changer la peur de camp. »

Il rappelle que lors de la manifestation du 8 janvier, après l’attentat contre Charlie Hebdo, Robert Ménard a été hué par une partie des manifestants après avoir parlé de « lente infiltration (de l’ennemi) dans nos quartiers… ».

« L’affrontement avec le FN, c’est de cap à cap (tête contre tête) », dit Yvan Vialettes. « Il faut être sur le terrain, là où il croit que ça va être facile pour lui. »

Ph.C.

ABCR : 100 % des enfants roms scolarisés

Créée il y a 24 ans, l’Association Biterroise Contre le Racisme suit notamment la scolarisation des enfants roms, avec une salariée permanente. Résultat : 100 % des enfants roms de Béziers sont scolarisés, maternelle comprise.

Ce n’est pas grâce à la mairie ni à l’équipe précédente, explique Hélène Fargier : « Raymond Couderc ne nous donnait rien ; il avait même refusé de scolarises les enfants roms et nous avons dû le traîner au Conseil d’État pour qu’il applique la loi. Robert Ménard ne nous finance pas davantage. »

« Ce n’est pas la municipalité qui nous frappe, c’est le gouvernement austéritaire Hollande-Valls. » En effet, ce qui inquiète l’association, c’est la suppression par l’État (Direction de la Cohésion Sociale) et l’Agglo de leur subvention ainsi que la diminution de moitié de celle de la Région Languedoc-Roussillon. Pour l’instant, l’association tient grâce à une rallonge du Conseil général et à une soirée de solidarité animée par Daniel Villanova.

Elle espère pouvoir maintenir l’emploi de sa salariée et ainsi poursuivre son action auprès de la population rom.

« L’image que tu donnes de Béziers, ce n’est pas la nôtre »

Didier Ribo a expliqué la décision d’un groupe de militants, notamment du Parti de Gauche mais en majorité encartés nulle part, de créer un « contre-journal » pour faire face au message de haine du journal municipal (Le Journal de Béziers) et montrer que tous les Biterrois n’adhèrent pas à la politique du maire.

Le second numéro de ce journal sur internet, En Vie à (de) Béziers, paraîtra le 5 février.

L’équipe a aussi un projet de coopérative pour créer des contre-événements culturels et s’opposer à la tactique de Robert Ménard qui a invité à Béziers Philippe de Villiers et Eric Zemmour et compte inviter Alain Soral.

En Vie à (de) Béziers, qui a fait l’objet récemment d’une tentative de piratage informatique, a accueilli plus de 2 000 visites en dix jours.

Alain Renouard : requête au Tribunal Administratif

Ancien directeur de la prévention-médiation (contractuel de la fonction publique), Alain Renouard a été licencié par le maire de façon étrange. Il a en effet reçu pas moins de quatre lettres de licenciement successives, avec des motivations différentes : d’abord une lettre lui signifiant qu’il n’allait pas dans le sens de l’idéologie du maire ; une deuxième lettre mettant en cause ses diplômes ; la troisième évoquait la réorganisation du service ; la dernière, finalement, a choisi le motif du licenciement économique, motif qui n’existe pas dans les collectivités territoriales.

Alain Renouard, qui conteste bien entendu ce licenciement, a saisi le Tribunal Administratif d’une requête en abus de pouvoir.

L’action sur les symboles

Après avoir annoncé qu’elle allait rebaptiser l’École Nelson Mandela en École Yves Rouquette, la mairie a finalement renoncé à changer le nom de cette école. C’est l’École La Chevalière qui prendra le nom du poète occitan biterrois, récemment décédé, que Robert Ménard, dans Le Journal de Béziers de janvier, qualifie de « mon ami ». Yves Rouquette n’est plus là pour en attester.

La rue Frederik de Klerk, du nom du dernier président blanc de l’Afrique du Sud qui a mis en œuvre les réformes menant à la fin de l’apartheid (prix Nobel de la Paix 1993 en même temps que Nelson Mandela), devait aussi être rebaptisée mais ce sujet ne semble plus à l’ordre du jour. Recul de Robert Ménard ?

Là où celui-ci ne recule pas c’est sur le changement de nom de la rue du 19 mars 1962. Elle deviendra prochainement la rue Commandant Denoix de Saint-Marc, du nom de ce putschiste d’Alger, qualifié de « héros français » par le même Journal de Béziers.

« Trente ans d’immigration galopante »

Sur le site Français de Souche, Robert Ménard fait le lien entre la terreur des attentats islamistes et « trente ans d’immigration galopante ».

Le Journal de Béziers, de façon moins directe, va dans le même sens.