PORT-VENDRES : le 3e quai refait surface

Quel bénéfice (augmentation de trafic ?) et quels impacts (pollution…) ? Des failles techniques ?

Le projet de port, à l’arrêt depuis 2011, resurgit. La nouvelle enquête publique vient de s’achever. Ce projet suscite des adhésions, au nom de l’emploi et du développement économique, et des oppositions, qui soulignent l’accroissement de la pollution mais aussi des « impossibilités techniques ».

Les quais Dezoums (au fond à gauche), de la République (au premier plan à droite) et de la Presqu’ïle (entre les deux).

L’enquête publique pour la « requalification du quai Dezoums », à Port-Vendres, vient de se dérouler, du 8 février au 10 mars. Ce projet, dont les débuts remontent à vingt ans, avait été provisoirement enterré, ou plutôt ennoyé, par l’annulation en 2011 par le Tribunal administratif de l’arrêté préfectoral du 27/03/2009, qui autorisait sous conditions la réalisation des travaux. Annulation ensuite confirmée par le Conseil d’État.

L’affaire repart donc aujourd’hui à zéro, sous l’impulsion du Conseil départemental des Pyrénées-Orientales. A noter que l’étude d’impact diffusée lors de l’enquête publique est celle du premier projet, avec quelques actualisations.

Le projet vise à augmenter le trafic du port en adaptant ses installations, jugées obsolètes : selon les explications du dossier d’enquête publique, le quai Dezoums (3e quai), avec ses 90 m de long, ne permet plus d’accueillir les navires récents, de plus en plus longs ; il est fermé depuis 2005. La rampe Ro-Ro du quai de la Presqu’Île, destinée à accueillir les « rouliers » (navires transportant des véhicules, ici essentiellement des camions de fruits et légumes), n’est pas assez large pour les nouveaux navires et les bâtiments de ce quai sont trop proches du bord, gênant la manœuvre.

Les travaux, qui dureraient deux ans, consisteraient à porter le quai Dezoums à 170 m de long et à draguer ses abords. Il pourrait ainsi accueillir des navires de 155 m de long, jusqu’à 27 m de large et 8 m de tirant d’eau. C’est le maximum pour le port de Port-Vendres, dont l’étroitesse ne permettrait pas la manœuvre de plus gros navires.

Il est prévu d’aménager, en arrière du quai, un terre-plein de 10 700 m², qui comblerait l’anse des Tamarins, avec deux options pour l’ancien Hôtel des Tamarins : sa rénovation ou sa démolition. Les bâtiments frigorifiques du quai Dezoums doivent être démolis et reconstruits. Les travaux permettraient aussi l’extension des parkings à camions. La rampe Ro-Ro du quai de la Presqu’Île serait refaite.

Les nombreuses contributions à l’enquête publique montrent que l’aménagement du 3e quai ne laisse pas les Port-Vendrais indifférents. Il est, d’une part, salué par un nombre important de personnes et entreprises qui mettent en avant l’espérance d’emplois nouveaux. D’autre part, il amène chez d’autres personnes et associations locales, tout aussi nombreuses, un certain nombre de réserves. Sont mis en cause le bien fondé économique du projet, les dégâts des travaux sur l’environnement, les conséquences sur l’agitation du port et la pollution sonore et atmosphérique liée au stationnement des navires.

Quelle réalité pour une augmentation de trafic ?

Port-Vendres, dont l’activité a tendance à stagner (230 000 t en 2015) après un recul dans la dernière décennie, accueille avant tout un trafic spécialisé saisonnier d’importation de fruits et légumes d’Afrique qui partent ensuite en camion vers le marché international du Grand Saint-Charles (Perpignan), d’où ils sont redistribués, toujours par camion, vers toute la France et l’Europe du nord. Il s’agit de bananes et ananas d’Afrique centrale et de l’Ouest (Cameroun, Côte d’Ivoire) et de tomates et agrumes du Maroc.

Deux compagnies maritimes se partagent ce trafic, la Compagnie Fruitière (à travers ses filiales Africa Express Lines et Transit Fruits) et CMA CGM. Il est effectué par des navires « conteneurs reefers », avec chambres froides et conteneurs réfrigérés. Ce type de navires permet une diversification des origines et des clients, un seul opérateur n’étant pas à même de remplir un cargo.

Les promoteurs du projet d’extension du port estiment que le transport maritime fruits et légumes est destiné à se développer, aux dépens de la route, impactée par une hausse prévisible du prix des carburants et par des restrictions réglementaires. Toutefois, ils n’étayent pas cette thèse.

Port-Vendres accueille par ailleurs des navires de croisière dans l’esprit « ports de charme », c’est-à-dire haut de gamme, avec des navires de taille moyenne (en raison des limites du port) et l’organisation de visites culturelles vers l’arrière-pays.

L’étude d’impact présente deux scénarios de prévision de trafic : un scénario pessimiste avec une augmentation modérée du trafic (il passerait à 407 000 t en 2033 et 522 000 t en 2045/65) et un scénario optimiste avec respectivement 602 000 et 919 000 t. Cette augmentation proviendrait quasi-exclusivement de la croissance du trafic fruits et légumes (surtout en provenance du Maroc), avec un maintien de la croisière.

La vérification du réalisme de ces prévisions n’est pas aisée. Nous avons questionné les principaux transporteurs (Transit Fruits, CMA CGM) ainsi que des expéditeurs, sans parvenir à obtenir une réponse de leur part.

Une dizaine d’expéditeurs ont déposé, à titre d’observation à l’enquête publique, une lettre type expliquant que « la plate-forme (de Port-Vendres) ne pourra maintenir et accroître son attractivité que par la réalisation de tels investissements« . La reprise mot pour mot des mêmes termes par tous les expéditeurs est peu convaincante : ils n’expliquent pas concrètement en quoi la situation actuelle du port est limitante pour eux et en quoi sa rénovation leur permet d’envisager une hausse de trafic.

L’association Port-Vendres et les Port-Vendrais estime pour sa part que les quais ne sont actuellement utilisés qu’à 20 % de leur capacité.

Seul le transitaire Guanter, que nous avons joint au téléphone, nous a donné des explications précises : José Rodriguez, le responsable de cette entreprise qui met en relation les expéditeurs et les transporteurs pour le Maroc, explique que « aujourd’hui nous avons besoin de quais plus solides, renforcés, pour permettre l’évolution de plusieurs grues de déchargement des conteneurs et pouvoir ainsi recevoir plusieurs navires simultanément.« 

Pour lui l’hypothèse du rétablissement de la connexion ferroviaire n’a pas de sens : « Le train est intéressant au-dessus de 500 ou 1 000 km ; une liaison vers Perpignan serait trop coûteuse« .

Quant à savoir si le trafic du port peut s’accroître, José Rodriguez précise : « Cela dépend des lignes. Si les compagnies maritimes mettent des lignes en place, les clients peuvent charger sur ces lignes. Il est difficile de prévoir si les uns et les autres seront au rendez-vous mais la mise à niveau du quai serait favorable à ce développement.« 

Elément plus concret, l’observation portée à l’enquête publique par le syndicat mixte de la plateforme multimodale MP2, qui regroupe six sites logistiques des Pyrénées Orientales (1), estime qu’un « potentiel conséquent de trafics aujourd’hui effectués par la route pourrait être basculé vers le maritime. Un projet a été étudié en ce sens avec l’armateur Suardiaz, entre Almeria et l’Europe du Nord via Port-Vendres et le terminal de Perpignan, mais a dû être mis en stand-by récemment du fait des capacités insuffisantes des infrastructures du port…« .

A noter que l’étude d’impact de l’enquête publique aborde un aspect du chantier quelque peu inquiétant : selon l’étude, les travaux pourraient entraîner une congestion du port et une diminution du trafic fruitier pendant un certain temps ainsi qu’un arrêt du trafic croisières (dû à l’environnement de chantier, peu attractif) ; l’étude estime qu’il faudrait cinq ans pour retrouver le niveau d’activité antérieur !

Pour conclure sur le plan économique, ce dossier suscite une interrogation. Peut-on investir de l’ordre de 36 M€ d’argent public sur l’espoir de voir le trafic du port se développer, sans aucune garantie ? Cet investissement consiste à réaliser des aménagements pour présenter une offre de services à la disposition d’entreprises privées dont le comportement est lié au fonctionnement du marché ; qui, par conséquent et en toute logique, utiliseront ou pas le port en fonction de leur strict intérêt d’entreprise et en fonction de la conjoncture. Ne serait-il pas plus judicieux d’établir un partenariat public-privé, où l’investissement public serait lié à l’engagement d’utilisateurs ? On aurait ainsi la certitude que l’investissement collerait aux besoins et serait réellement utilisé.

Le diesel marine 100 fois plus nocif que le diesel auto

Au-delà de l’hypothétique bien fondé économique du projet, les opposants mettent en avant son impact en terme de pollution sonore et surtout atmosphérique.

Le port de Port-Vendres est disposé de telle façon que les navires à quai se trouvent à une courte distance de la plupart des quartiers de la ville. Certes, le déplacement du centre de gravité du port vers le quai Dezoums éloignerait les navires du centre-ville et en particulier du quartier de l’Horloge et du quai Forgas, qui sont des quartiers plus denses, pour les rapprocher de l’anse des Tamarins, moins urbanisée, avec toutefois des projets d’urbanisation.

Le port de Port-Vendres est situé au coeur de la ville.

En phase d’exploitation (après la fin des travaux), le niveau sonore pourrait augmenter de 9 dB(A) (décibels pondérés) le jour et de 15 dB(A) la nuit dans l’anse des Tamarins. Il diminuerait de 9 dB(A) aux quartiers de l’Horloge et quai Forgas.

Pour réduire les nuisances sonores, le maître d’ouvrage (le Conseil Départemental) devrait, dit le dossier d’enquête publique, s’engager à interdire le stationnement des navires la nuit sur le quai Dezoums, à l’exception des navires équipés pour se raccorder électriquement au quai.

Par ailleurs, le maître d’ouvrage prévoit d’équiper la grue mobile existante (qui a un moteur thermique) d’un moteur électrique. Une option dont Port-Vendres et les Port-Vendrais doute de la sincérité : la grue a été achetée récemment ; pourquoi n’a t-elle pas, dès le départ, été équipée d’un moteur électrique ?

La pollution sonore est certes problématique (et elle peut éventuellement être réduite) mais l’accroissement du risque de pollution atmosphérique est autrement plus inquiétant. Cette pollution, à Port-Vendres comme dans les autres ports, n’est pas nouvelle, mais on en connaît mieux aujourd’hui l’ampleur et les risques. Une étude récente de France Nature Environnement menée avec l’ONG allemande Nabu sur le port de Marseille montre que l’impact des navires sur la qualité de l’air dans les ports est considérable. Il se traduit par des teneurs élevées en particules fines et ultra-fines, oxydes de soufre et oxydes d’azote.

Le carburant utilisé par les navires au port (diesel marine) est cent fois plus polluant que le diesel automobile (Photo FNE).

FNE indique que « l’université (allemande) de Rostock et le centre de recherche sur l’environnement allemand Helmholzzentrum Munich ont établi un lien sans équivoque entre les gaz d’échappement des cargos et certaines maladies graves (…) comme des cancers des poumons et des maladies cardiovasculaires.« 

Cette pollution provient surtout de la très forte teneur en soufre des carburants utilisés par les navires : diesel marine et plus encore fuel lourd (avec des teneurs en soufre jusqu’à 3 500 fois plus élevées que le diesel automobile).

Dans les ports de Méditerranée, les navires à quai ne peuvent utiliser le fuel lourd, ils doivent tourner au diesel marine, qui reste toutefois très polluant (100 fois plus que le carburant diesel automobile).

Des solutions sont envisagées pour réduire cette pollution, comme l’installation de filtres à particules et l’utilisation de carburants à moindre teneur en soufre. Mais la réglementation internationale évolue lentement. La convention Marpol prévoit des réductions des teneurs en soufre d’ici 2020 ou 2025 mais… cette obligation ne concernera pas la Méditerranée dans l’immédiat.

Par ailleurs, au niveau européen, l’État français n’est pas en avance en la matière. Il est poursuivi à la fois par des particuliers et des associations, mais également par la Commission européenne pour non-respect de la réglementation sur les particules fines PM 10 et le dioxyde d’azote (NO2), et pour n’avoir pas transposé la directive européenne sur les émissions de soufre des navires.

A défaut de pouvoir compter sur les pouvoirs publics, il est difficile d’attendre des armateurs qu’ils prennent les devants. Leur calcul est avant tout économique et les écarts de prix entre les différents carburants est très important. FNE déplore que, contrairement au carburant routier, le carburant maritime ne soit pas taxé.

A Port-Vendres, le maître d’ouvrage prévoit d’établir des réservations de gaines pour une installation ultérieure du courant de quai… lorsque les navires seront équipés.

Le courant de quai permet d’alimenter les générateurs électriques des bateaux. Mais à l’heure actuelle ceux-ci n’en sont pas équipés ; ils utilisent des générateurs thermiques (au diesel marine) qui produisent l’électricité nécessaire à l’activité de bord et aux manœuvres. L’équipement des navires anciens est possible, mais coûteux, et les navires neufs, pour l’instant, continuent à tourner au diesel marine. Seuls quelques navires commencent à être équipés en générateurs électriques, comme les ferries de La Méridionale qui font escale dans le port de Marseille : « Le coût de l’investissement« , nous dit un capitaine connaisseur du sujet, « n’est justifiable que si un navire fait souvent escale et reste un certain temps à quai, comme c’est le cas des ferries de la Méridionale » (en moyenne 12 heures par jour à quai). « Le calcul se fait alors sur le différentiel entre le prix de l’électricité et le prix de l’énergie produite à bord par un générateur thermique« .

L’équipement de trois ferries par La Méridionale a coûté à la compagnie 3 M€ (dont 477 000 € de subventions). Le Grand Port de Marseille a dépensé 1,7 M€ pour équiper trois postes (on estime que cet équipement a supprimé l’équivalent de pollution de 6 000 voitures par jour sur le trajet Aix-Marseille).

Autant dire qu’envisager l’utilisation du courant de quai par les navires accostant à Port-Vendres est peu réaliste et que la réhabilitation du quai Dezoums s’accompagnera forcément d’une augmentation de la pollution autour du port.

Risque pour les espèces sous-marines

Les travaux du 3e quai comportent un inconvénient non négligeable sur le plan environnemental, avec des risques d’atteinte aux espèces sous-marines, notamment Posidonies et Grandes Nacres, et la destruction, avec le comblement de l’anse des Tamarins, d’une zone d’accueil des juvéniles de poissons et d’invertébrés marins.

Le dossier fait l’objet d’une demande de dérogation à l’interdiction de porter atteinte aux espèces protégées, marines et terrestres. Cette demande comprend des mesures d’atténuation (transfert des Grandes Nacres), de compensation et d’accompagnement en phase travaux.

Pour Frene 66 (Fédération pour les espaces naturels et l’environnement des Pyrénées-Orientales, membre de France Nature Environnement), la destruction de la plage des Tamarins est contraire à la Loi Littoral. Et cette fédération ne croit pas aux mesures d’évitement pour réduire l’impact des travaux sur les espèces protégées ; en particulier « le caractère strictement expérimental » de la transplantation des Grandes Nacres « ne permet pas de garantir la survie des transplantés » ; il en va de même pour l’herbier de Posidonies.

Agitation du port : Port-Vendres et les Port-Vendrais dénonce « un faux »

Autre préoccupation des opposants, le risque de renforcement de l’agitation dans le port du fait de la suppression de la zone d’amortissement que représente l’anse des Tamarins.

L’étude d’agitation évoquée dans l’étude d’impact estime que les conséquences de l’aménagement en termes de houle sont limitées : de l’ordre de moins 5 à plus 25 cm, localisés surtout dans le port de pêche, avec des houles équivalentes à celles des tempêtes de 2003 et 2008 (périodes de retour de 1 à 10 ans). Mais rien n’est dit sur la possibilité de pics d’agitation plus importants lors de tempêtes plus intenses.

L’aménagement du quai Dezoums selon la technique de quai sur pieux, avec talus en enrochements en pente, est censé réduire le risque d’agitation.

Le président de l’association Port-Vendres et les Port-Vendrais, Jean-Claude Bisconte de Saint-Julien, fait part, dans son observation à l’enquête publique, de son grand scepticisme sur ce sujet.

Il souligne le fait qu’en décembre 2016 le préfet et la Dreal notaient l’absence d’étude d’agitation dans le dossier initial, ce qui n’empêche pas la Dreal de publier un avis sans émettre de réserves concernant l’agitation. Par ailleurs, J.-C. Bisconte conteste l’étude d’agitation de 2013 annexée au dossier tel qu’il est diffusé dans le cadre de l’enquête publique : cette étude, dit-il, est basée sur une carte bathymétrique (2) fausse car elle « prend pour hypothèse de calcul un port recreusé partout à 10 m au moins et à 15 m au plus« , ce qui supposerait que le port soit entièrement dragué alors qu’il est prévu de draguer « seulement » 22 000 m³ de matériaux divers (draguer tout le port représenterait 200 000 à 500 000 m³). L’étude d’agitation surestimerait donc la profondeur réelle du port et minimiserait ainsi le risque. J.-C. Bisconte n’hésite pas à parler de « faux » : « Le port est envasé depuis longtemps, il a une profondeur moyenne de 6 à 7 m. Depuis le début on sait qu’il n’y a pas de solution à l’agitation sauf de creuser. Pourquoi (les autorités) mentent-elles ? C’est un scandale.« 

Cette carte, sortie de l’étude d’agitation, montre que la plus grande partie du port a une profondeur de 10 à 15 m (bleu turquoise). En réalité, selon Port-Vendres et les Port-Vendrais, la profondeur moyenne du port est de 6 m.

Pour lui, le lissage opéré dans le mode de calcul revient par ailleurs à noyer dans une moyenne les jours de tempête et donc à les minimiser. Il rappelle que des vagues de plus de 4 m ont été constatées dans l’avant-port en 2008. L’augmentation, par la modification du quai Dezoums, de l’agitation dans le bassin fait que ce projet de quai, dit-il, « n’est tout simplement pas possible techniquement« .

Il aborde un autre élément qui selon lui rend aussi impossible la viabilité technique du port, c’est l’étroitesse du chenal. Celle-ci, en particulier à hauteur du possible futur nouveau quai Dezoums, réduit fortement la capacité de manœuvre des navires, rendue délicate par fort vent de nord-ouest. Et J.-C. Bisconte déplore que le dossier d’enquête publique ne comporte pas d’étude de navigation.

Il conclut que le dossier actuel d’enquête comporte les mêmes défauts que celui rejeté en 2011 par le tribunal administratif et il lui prédit donc le même sort.

Pour sa part, Franck Huette, responsable communication d’EELV (3), estime que les études contenues dans le dossier d’enquête publique « ne sont ni sérieuses ni complètes notamment sur les volets économique et environnemental (qualité de l’air en particulier). » Les projections sur le transit (lui) « semblent incomplètes et détachées d’une réalité qui a évolué depuis le dernier dépôt du dossier en 2009. » Il considère que le projet ne prend pas en compte le changement climatique et l’élévation du niveau de la mer et qu’il contribue à l’aggravation des risques.

Plusieurs observations à cette enquête publique mettent l’accent sur l’incompatibilité, selon leurs auteurs, entre l’agrandissement du port et l’activité de plaisance. Ils souhaiteraient plutôt que priorité soit donnée à cette dernière.

Perspectives économiques non étayées et donc peu convaincantes, accroissement de la pollution atmosphérique avec de graves conséquences prévisibles sur la santé des habitants, atteinte à l’environnement sous-marin, doutes sur l’étude d’agitation et sur la navigation dans le port… Ce projet semble bien fragile.

Ph.C.

1) MP2 regroupe six sites : l’aéroport de Perpignan, le Grand Saint-Charles, le port de Port-Vendres, l’Espace Entreprises Méditerranée de Rivesaltes, le Distriport du Boulou et la gare de Cerbère.

2) La bathymétrie est l’étude des profondeurs d’eau.

3) EELV : Europe Écologie Les Verts. Franck Huette est aussi le candidat de ce parti aux prochaines élections législatives sur la 4e circonscription des Pyrénées-Orientales.

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En savoir plus : Dossier d’enquête publique.

Voir l’étude d’agitation : 9-quai Dezoums_dossierEP_annexe_étude d’agitation

Voir l’avis de Port-Vendres et les Port-Vendrais sur l’étude d’agitation : Bisconte agitation Contributions- le 23 février 2017

Lire aussi, sur ce blog, « Ports du Languedoc-Roussillon : des projets qui ignorent la réalité économique. »

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Avis favorable du commissaire enquêteur

Le commissaire enquêteur a remis son rapport le 7 avril. Il donne « un avis favorable au projet du Conseil départemental, avis accompagné des réserves suivantes :

. Réaliser toutes les mesures d’accompagnement terrestres proposées dans le dossier et dans le mémoire en réponse, ainsi que celles demandées par les organismes sollicités.

. Organiser les mesures de suivi des milieux marins durant les travaux et pendant l’exploitation du quai en relation avec les divers services et organismes compétents en respectant les conditions et les durées déterminées.

Voir le rapport et les conclusions du commissaire enquêteur.

Podemos : de la rue aux institutions

« Nous avons décidé d’aller dans les institutions, au risque de se perdre, quelle autre solution avions-nous ? », dit Alberto Arricruz, expliquant la stratégie de Podemos. Ce mouvement a choisi de prolonger la mobilisation des Espagnols dans la rue depuis le 15 mai 2011 par un processus de conquête des institutions. Apparaît alors le risque que Podemos devienne un parti politique comme les autres…

Alberto Arricruz.

Alberto Arricruz.

Lire la suite sur le blog des Ami.es de François de Ravignan

« De l’activisme au municipalisme : l’expérience de Barcelona en Comú »

L’équipe d’Ada Colau à la tête de la municipalité de Barcelone a-t-elle changé la manière de faire de la politique ou est-ce le système qui l’a changée ? Dans son mémoire de Master 2 Affaires publiques/Administration du politique, Laurent Rosello s’efforce de répondre à cette question.

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Le laps de temps d’un an pour dresser un bilan de la gestion de la nouvelle municipalité de Barcelone s’avère limitant, tant la réalité de la gestion municipale se conçoit sur un temps plus long. Laurent Rosello donne toutefois des tendances intéressantes dans son mémoire de Master 2 Affaires publiques/Administration du politique , « De l’activisme au municipalisme – l’expérience de Barcelona en Comú – « , qu’il a soutenu récemment (UFR 11 de l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne).

Il rappelle que l’arrivée au pouvoir municipal de l’équipe de Barcelona en Comú se situe dans la lignée notamment des mouvements sociaux de la PAH (lutte contre les expulsions de propriétaires par les banques suite à la crise immobilière) et du 15-M (les Indignés). Et qu’elle représente un réel bouleversement politique, qui a mis fin, au moins provisoirement, à la domination des partis traditionnels. Ce mouvement résulte du choix de changer la politique en s’appuyant largement sur les habitants et leurs besoins concrets, hors de toute attitude politicienne.

L’auteur rappelle aussi les attentes fortes de la population : la nouvelle équipe a été élue sur un programme clair, consistant principalement à changer le modèle économique de la ville de Barcelone pour redistribuer les richesses de manière plus équitable.

Ce mémoire met en évidence l’habileté politique de la nouvelle maire et de l’ensemble de son équipe, en particulier face à la nécessité de gérer la ville avec 11 élus sur 41 et donc de faire alliance avec d’autres mouvements pour conserver la majorité de 21 voix. Cette majorité avait été atteinte, lors de la mise en place de la municipalité, grâce à l’appui d’ERC (Esquerra Republicana de Catalunya) de la CUP (Candidatura d’Unitat Popular) et du PSC (Parti Socialiste Catalan).

Lors du vote du budget, contenant en particulier un certain nombre de mesures sociales du programme de Barcelona en Comú, ce mouvement a dû négocier avec ses alliés : le PSC a demandé des assurances concernant la couverture d’une des artères de la ville ; ERC a demandé l’élargissement des tarifs réduits pour les transports en commun aux mineurs de 14 à 16 ans ; la CUP avait demandé la prise en compte de mesures sociales et la dissolution de la brigade anti-émeute de la police municipale. Ada Colau a enlevé tout pouvoir à la brigade anti-émeute, sans pour autant la dissoudre, d’où un vote de la CUP s’opposant au budget, qui a donc été rejeté. Ada Colau a alors accepté de dissoudre la brigade anti-émeute et de pousser plus loin le programme de re-municipalisation (en prévoyant la fin de certaines délégations de services publics), ce qui a permis le vote du budget.

Tout en continuant à jouer l’indispensable union Barcelona en Comú-ERC-CUP-PSC, l’équipe d’Ada Colau s’est rapprochée du PSC, semble-t-il sans faire de concessions, faute de pouvoir resserrer davantage les liens avec ERC ou la CUP, qui ont tendance à jouer la surenchère.

Ada Colau et son équipe, en centrant leur politique sur la priorité économique et sociale, gardent leurs distances avec les indépendantistes tout en ayant travaillé à la reconnaissance du droit au référendum sur l’indépendance.

L’autre défi pour la nouvelle équipe était de satisfaire les électeurs. Le bilan d’une année de mandat est loin d’être négligeable : actions pour l’emploi et baisse du chômage (certes, dans une conjoncture favorable) ; récupération de 200 logements de la Sareb (la banque en charge de la liquidation des logements expropriés par les banques), pour les reconvertir en logements sociaux ; arrêt de 653 procédures d’expulsion ; sanction à l’encontre des propriétaires de logements touristiques illégaux (696 logements objets de sanctions) ; mise en place de la re-municipalisation des crèches ; aides sociales accrues…

Toutefois, certaines associations représentatives de la population critiquent la lenteur du système administratif municipal. Elles critiquent aussi la gestion de certains dossiers, comme ceux du comportement de la police municipale, de la grève des transports publics ou encore des « manteros » (les vendeurs ambulants).

L’équipe d’Ada Colau doit donc, d’ici la fin de son mandat, dans trois ans, d’une part maintenir l’équilibre d’une majorité au conseil municipal, d’autre part, réussir à mettre largement en œuvre son programme pour ne pas décevoir les habitants de Barcelone.

Ph.C.

Lire le mémoire : memoire-colau-de-lactivisme-au-municipalisme-1

Lire, sur ce blog : « Barcelona en Comú, une gestion municipale alternative qui s’appuie sur les habitants ».

Et « Barcelone en Commun : demandez le programme ! »

 Sur la stratégie de Podemos, lire : « Podemos : de la rue aux institutions ».

Conseils citoyens politique de la ville : nouveau départ ?

Ayant pris acte de la diminution du nombre de participants des Forums citoyens de Narbonne (conseils citoyens politique de la ville), les pouvoirs publics ont décidé de les relancer. Ils organisaient, ce 19 octobre à la Médiathèque, une réunion d’information destinée à faire appel aux personnes intéressées, en présence de représentants du Grand Narbonne, de la Ville et de la Sous-préfecture.

Rappelons qu’au départ les Forums citoyens ont été constitués par tirage au sort des habitants sur listes électorales et par tirage au sort des associations ou acteurs locaux (commerçants par exemple) candidats. Désormais, toute personne intéressée pourra faire partie des Forums. C’était une revendication du milieu associatif notamment.

Les personnes souhaitant participer aux Forums citoyens sont donc invitées à une réunion de présentation le jeudi 3 novembre à 17 h 30 dans les locaux d’In’ess, 30, Av. Pompidor.

On peut voir, sur le SIG de la politique de la ville, le périmètre des quartiers politique de la ville. Il semble toutefois que les personnes n’habitant pas dans un quartier politique de la ville ne seront pas mises dehors ; peut-être n’auront-elle pas le droit de vote lors des décisions de ces Forums (puisque leur objet est de donner un avis sur la « politique de la ville »).

Même si certains d’entre eux ont été plus ou moins en sommeil, les Forums ont travaillé. Ils ont notamment émis des propositions pour le Contrat de Ville de Narbonne. Leurs membres reconnaissent que c’est un travail de longue haleine mais avec déjà des résultats. C’est aussi le cas à Lézignan-Corbières, signale Irène Poutier, déléguée du préfet pour la politique de la ville à Narbonne et Lézignan : « Il y a un travail intéressant, discret mais très concret. Là comme ailleurs, rien n’est parfait mais il faut bien que l’on parte de quelque part. »

« Les initiatives des habitants sont nombreuses à Narbonne, comme les Tables de quartier, le projet Futur Narbona, le travail des associations, tous les gens qui se mobilisent, il faut trouver moyen de les mettre en synergie », dit Christian Rieussec. « Les conseils (forums) citoyens peuvent aussi être le relais de tout cela, de tous les habitants », ajoute Marie Rennes. Alex Bullich rappelle que les conseils citoyens politique de la ville ont été mis en place à la demande des gens des quartiers : « Même si ça ne marche pas partout, il y a des quartiers et des villes où ça marche. Il faut se retrousser les manches. »

L’ouverture des Forums citoyens semble réelle. Ceux qui jusqu’ici s’en sentaient exclus ont, semble-t-il, une opportunité de les rejoindre et de les faire leurs, avec ceux qui sont là depuis le début.

Ph.C.

En savoir plus sur les conseils citoyens politique de la ville :

. Conseils citoyens, mise en place laborieuse.

. Pas sans nous : faire de ce slogan une réalité.

BARCELONA EN COMU ………………………. Une gestion municipale alternative qui s’appuie sur les habitants

Barcelone fêtait, samedi 28 mai, le premier anniversaire de l’élection de l’équipe d’Ada Colau à la tête de la municipalité. Un anniversaire sous forme de bilan et aussi de fête populaire.

Une partie du public de cette fête du premier anniversaire, "365 jours en commun", le 28 mai à Barcelone.

Une partie du public de cette fête du premier anniversaire, « 365 jours en commun », le 28 mai à Barcelone.

Il y a un an, le 24 mai 2015, à l’issue des élections municipales, l’Espagne voyait la victoire de listes de citoyens, en dehors des partis, dans plusieurs grandes villes, et non des moindres : Madrid, Barcelone, Zaragoza, Valencia, Cadix, Santiago de Compostela, A Coruña, Badalona…

A Barcelone, la liste Barcelona en Comú (Barcelone en Commun), menée par Ada Colau, était arrivée en tête avec 11 sièges (sur 41) et 25 % des voix. Ada Colau avait été investie, le 13 juin (par 21 voix sur 41), pour un mandat de quatre ans, avec l’appui du PSC (Parti Socialiste Catalan), d’ERC (Esquerra Republicana de Catalunya) et de la Cup (Candidatura d’Unitat Popular).

Depuis, les élus se sont mis au travail. Un certain nombre de chantiers sont en marche, conformément au programme élaboré avant les élections par Barcelona en Comú avec des milliers de citoyens dans une démarche de démocratie participative.

« Certains pensaient que nous ne gagnerions pas les élections », a déclaré la maire Ada Colau, samedi 28 mai 2016 ; « puis ils ont pensé que nous ne pourrions pas gouverner. Nous l’avons fait. Aucun parti traditionnel, en minorité comme nous le sommes, ne pourrait gouverner. Si nous y parvenons c’est parce que nous nous appuyons sur les habitants » (en catalan, on dit « la gent » : les gens).

Ada Colau, maire de Barcelone (au centre) et Susana Segovia, membre de la coordination générale de Barcelona en Comu.

Ada Colau, maire de Barcelone (au centre) et Susana Segovia, membre de la coordination générale de Barcelona en Comu.

En effet, à Barcelone, l’équipe municipale entretient régulièrement le dialogue, en public, avec les habitants, sur les multiples sujets liés aux compétences de la municipalité.

La fête de ce samedi 28 mai, au parc de l’Estació del Nord, était un exemple de ce dialogue. Les élus ont d’abord participé à quatre tables rondes, sur l’Economie des biens communs, les Droits sociaux, la Démocratie ouverte et Une ville pour la vie. Ils ont exposé leur action, puis ont répondu aux questions des participants.

Même si, comme partout, une partie relativement modeste de la population participe à ce genre de débat, les Barcelonais peuvent discuter en direct, avec leurs élus, de questions comme la pollution urbaine, les transports publics, le partage de l’espace public entre automobiles, motos, vélos, et piétons ou encore trottinettes, la pression du tourisme, le logement…

Et les élus rendent des comptes, expliquent leur action et débattent des moyens d’avancer. Sans oublier à aucun moment que le programme municipal a été élaboré par les citoyens.

Deuxième phase de la fête, avant le concert, une rencontre plénière avec les habitants. Susana Segovia, membre de la coordination générale (l’instance dirigeante) de Barcelona en Comú, a souligné le fait que l’action municipale « est un combat de tous les jours » et se situe dans un « cycle long » : « Barcelona en Comú est ce qu’elle est parce qu’elle se nourrit du combat des habitants. »

Puis Ada Colau a fait un tour d’horizon d’un certain nombre de dossiers municipaux et répondu aux questions, très concrètes, du public. En voici un condensé :

Pollution, mobilité, circulation urbaine : la municipalité réfléchit à une meilleure répartition de l’espace urbain, notamment en faveur des piétons ; la réduction de la vitesse autorisée est à l’étude ; on cherche aussi les moyens de faciliter l’arrivée des habitants de la périphérie vers Barcelone pour réduire le trafic automobile par une meilleure connexion des transports en commun.

La municipalité, bien que minoritaire dans les instances de gestion du port de Barcelone, a obtenu de celles-ci la définition d’un plan d’action contre la pollution. « Ce n’est pas assez, mais c’est un début », commente Janet Sanz Cid, adjointe au maire chargée de l’Environnement et de l’Urbanisme.

Concernant les transports publics, la mairie, avec l’Aire Métropolitaine de Barcelone et la Generalitat (gouvernement de Catalogne), a mis cette année 18 M€ pour stabiliser les tarifs et réduire les tarifs sociaux. « C’est très coûteux mais nous allons continuer ; nous devons aussi investir », dit Mercedes Vidal Lago, conseillère municipale chargée de la Mobilité.

La municipalité subit la pression des syndicats des transports, qui ont organisé des grèves à plusieurs reprises. « Nous avons discuté et nous avons amené des améliorations aux conditions de travail des employés des transports publics », explique Ada Colau. « Il y eu des avancées, mais il y a aussi des limites budgétaires. »

Tourisme : La pression du tourisme est devenue très forte, à Barcelone, à tel point que le développement des locations entre particuliers vide le centre de ses habitants et fait monter les prix des loyers. La municipalité a décidé de « redonner la priorité aux habitants » ; elle lutte contre les locations illégales.

Crise des réfugiés : Barcelone s’est déclarée « cité refuge » et a triplé les ressources dédiées à l’accueil de réfugiés. La ville est consciente des limites de son action, ce domaine étant avant tout de la compétence de l’État.

Barcelone "cité refuge".

Barcelone « cité refuge ».

Logement : Le programme municipal prévoit, en quatre ans de mandat, 8 000 nouveaux logements sociaux dont 4 000 à construire (moitié par la municipalité, moitié par ses partenaires) et 4 000 à récupérer du parc existant (retour au public de logements privatisés, amendes sur les logements vides, cession à la ville de logements saisis par les banques à l’issue d’expropriations des propriétaires victimes de la crise immobilière…)

Fournisseurs d’eau et d’énergie : La municipalité se bat pour que les compagnies qui fournissent eau, électricité et gaz respectent la loi concernant les droits de base des usagers. Elle regrette que la Generalitat essaie de freiner son action.

Revenu de base : La ville étudie ce sujet, bien qu’il soit en priorité du domaine de la Generalitat.

Vendeurs ambulants : La situation des vendeurs ambulants, très nombreux à Barcelone, pour la plupart dans l’illégalité et souvent sans papiers, divise l’opinion publique. La municipalité, dit Ada Colau, a pris le problème dans sa globalité ; elle reconnaît que ces personnes ont besoin de vivre, en même temps elle est tenue d’appliquer la loi. La ville, par conséquent, intervient pour faire cesser les ventes illégales ; en même temps, elle s’occupe des immigrés sans papiers et mène une politique sociale d’insertion et de formation.

Prostitution : Comme pour les vendeurs ambulants, la municipalité a une approche globale de la question. D’une part elle est à l’origine d’un groupe de coordination entre les différentes institutions et la police pour lutter contre le trafic de personnes ; d’autre part, avec ses services sociaux, elle accompagne les prostitué(e)s.

Clause sociale : Des contrats sont passés entre la ville et les sociétés avec lesquelles elle travaille (fournisseurs, sociétés de transport…) pour qu’elles respectent certaines règles sociales concernant leur personnel. D’autre part, la ville, dans les contrats avec ses fournisseurs, privilégie les petites et moyennes entreprises plutôt que « celles qui s’installent dans les paradis fiscaux ».

A Barcelone, »ciudad desigual » (ville des inégalités), dit Gerardo Pisarello (premier adjoint au maire, chargé du Travail, de l’Économie et de la Planification stratégique), l’action de la municipalité montre que le slogan de Margaret Thatcher, « il n’y a pas d’alternative » (au libéralisme économique), ne tient pas : « Les alternatives se mettent en marche à Barcelone et dans plusieurs villes d’Espagne et d’Europe. »

Maki, représentant de Nuit Debout, salue l'expérience barcelonaise.

Maki, représentant de Nuit Debout, salue l’expérience barcelonaise.

L’exemple de Barcelone, que de nombreux participants à Nuit Debout en France, ne désavoueraient pas, montre ce qui est possible. Il montre aussi que pour y parvenir il y a un grand travail de débat, d’organisation, de sensibilisation de l’opinion publique…

Ph.C.

En savoir plus : Barcelona en Comù / Mairie de Barcelone

Lire aussi sur ce blog « Barcelona en Commun : demandez le programme ! » (juin 2015).

Egalement sur ce blog, un article sur le mémoire de Master 2 de Laurent Rosello : « De l’activisme au municipalisme, l’expérience de Barcelona en Comu ».

Un article récent (02/07/2016) d’Enric Durán dans Gazette Debout, « De la voie institutionnelle à la révolution intégrale », compare la stratégie de prise du pouvoir d’une certaine gauche, à l’instar de Podemos, de Syriza ou des gauches d’Amérique Latine, aux expériences de reconstruction de la société par le bas, celles des Zapatistes, des Kurdes du Rojava ou de la Coopérative Intégrale Catalane. Il classe la démarche des « villes du changement », comme Barcelone, dans le premier lot.

Sur la révolution intégrale, lire sur ce blog : « Révolution intégrale : Plutôt que d’essayer de réformer la société, ils veulent en construire une autre. »

Sur la stratégie de Podemos, lire : « Podemos : de la rue aux institutions ».

« Pas sans nous » : faire de ce slogan une réalité

La mise en place des conseils (ou forums) citoyens laisse les habitants des quartiers sur leur faim de démocratie. Comment faire de la démocratie participative une réalité ? Comment arriver à ce que les préoccupations des citoyens soient entendues ? Une réunion de bilan avait lieu le 30 janvier à Narbonne.

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Mise en application il y a moins d’un an, la loi de programmation pour la ville et la cohésion urbaine (loi du 21 février 2014) a prévu de renforcer la démocratie participative dans les quartiers « politique de la ville » (autrefois « quartiers prioritaires »). Cela en instituant des « conseils citoyens », censés permettre aux habitants de participer à la « co-construction » des contrats de ville, contrats qui engagent les communes, les communautés de communes et l’État autour d’un certain nombre d’actions en faveur de ces quartiers. Ces actions et les financements qui vont avec sont organisés en quatre axes : emploi et développement économique ; cadre de vie et renouvellement urbain ; cohésion sociale ; valeurs républicaines et citoyenneté.

La loi prévoit que des conseils citoyens soient constitués, avec des habitants des quartiers concernés (désignés par tirage au sort), des associations et des « acteurs » locaux (entreprises, professions médicales et para-médicales, etc.). Ces conseils ont un pouvoir consultatif.

A Narbonne comme ailleurs la mise en place des conseils citoyens a montré de la part des institutions (Municipalité, Agglomération, État) une volonté d’appliquer la loi a minima. Il s’agissait avant tout de remplir les procédures préalables à la mise en place du contrat de ville, plus que de permettre à la démocratie participative de prendre son essor.

Première anicroche, l’appropriation par la ville de l’appellation « conseils citoyens » pour rebaptiser ses comités de quartier (ceux-ci sont une émanation de la municipalité, sans aucun rapport avec la loi politique de la ville), ce qui a obligé à dénommer les conseils politique de la ville « forums citoyens ». Un élément de confusion qui ne simplifie rien.

Par ailleurs, les services de l’agglo du Grand Narbonne, qui avaient entamé une concertation avec les associations de quartier pour organiser la mise en place des conseils (ici forums) citoyens politique de la ville, ont mis fin à ce travail en commun, sans explications.

Pour la constitution des conseils-forums, la loi dit que les représentants des habitants doivent être désignés par tirage au sort. Les autorités ont choisi d’effectuer un tirage au sort sur listes électorales. Les associations de quartier regrettent ce choix, qui exclut, disent-elles, de nombreux habitants des quartiers non inscrits sur les listes électorales. Ces associations avaient pourtant proposé leur aide et leur connaissance du quartier pour aller à la rencontre des habitants et les inciter à se porter volontaires.

On a vu le résultat du tirage au sort sur listes électorales : les personnes désignées ne viennent pas aux réunions et les rares qui viennent, par sens du devoir peut-être, ne sont pas particulièrement motivées. De fait, à Narbonne, l’un des trois forums-conseils citoyens, celui du quartier Est, ne fonctionne pas par manque de combattants (1) ; les deux autres (Centre et Ouest) ont du mal à fonctionner pour la même raison.

Aujourd’hui, un certain nombre de membres des forums seraient favorables à une ouverture à tous les citoyens intéressés, sur le principe du volontariat. La loi prévoit un tirage au sort mais permet que les listes servant au tirage au sort comprennent une part de candidats volontaires.

Les membres des forums-conseils soulignent un aspect de la loi : les institutions doivent accompagner les habitants dans la mise en place des conseils citoyens, mais pas se substituer à eux. Dans les faits, on a du mal de passer de l’habitude de décider en haut à des pratiques plus participatives.

Nicolas Sainte-Cluque (PS), conseiller élu au Grand Narbonne, présent au débat, estime que « les Forums citoyens ont été mis en place trop rapidement, beaucoup de gens ont démissionné ; le Grand Narbonne (pas le préfet) va reprendre en main et faire en sorte que ça fonctionne mieux. » Affaire à suivre…

La prise en main de leurs problèmes par les citoyens

Déçus par le processus des forums citoyens, des habitants et les associations de quartier ont décidé de mettre en place, en parallèle, des « Tables de quartier ». Il s’agit de se réunir, en dehors de toute structure officielle, pour exprimer ce que l’on a à dire, voir les problèmes qui se posent au quotidien, et envisager ensemble des solutions. Deux Tables de quartier ont eu lieu le 20 janvier 2016 dans le quartier Saint-Jean/Saint-Pierre et le 21 janvier dans le quartier Centre (avec l’ABP et la Maison des Potes).

A Saint-Jean/Saint-Pierre, une soixantaine de personnes étaient présentes. Ce succès montre que le travail réalisé depuis des années par des associations comme L’Arche, le Centre social de la Maison des Potes et par le collectif Cellule de Veille Citoyenne est reconnu par les habitants et que ceux-ci ont l’habitude de se mobiliser et de se prendre en mains.

Les préoccupations qui se sont exprimées à cette Table de quartier concernent avant tout le logement et le cadre de vie. Les habitants ont du mal à faire prendre en compte par les bailleurs sociaux leurs problèmes (personnes handicapées sans logement adapté, prix exorbitants du chauffage ou de l’eau chaude, mauvais état des bâtiments, etc.). Ils étudient donc la façon de se mobiliser sur ces questions afin d’être entendus.

Les autres préoccupations concernent en particulier l’emploi et les discriminations.

Pas de démocratie sans contre-pouvoirs

Le 30 janvier, la réunion publique tenue à la Médiathèque de Narbonne en présence des représentants de la Coordination nationale « PAS SANS NOUS » a montré la similitude entre la situation narbonnaise et ce qui se passe un peu partout ailleurs.

Cette journée avait été organisée autour de la parole aux habitants (voir plus loin le travail de l’association Ecolocal autour du projet « Futur Narbona »). Concernant la politique de la ville, il s’agissait de faire le point sur l’application de la loi, un an après la venue à Narbonne de Mohamed Mechmache, président fondateur de « PAS SANS NOUS », et de Nicky Tremblay, coprésidente, qui étaient donc à nouveau là le 30, avec aussi Fatima Moustefaoui, également coprésidente.

Nicky Tremblay (à g.), Mohamed Mechmache et Fatima Moustefaoui, de la Coordination nationale "PAS SANS NOUS".

Nicky Tremblay (à g.), Mohamed Mechmache et Fatima Moustefaoui, de la Coordination nationale « PAS SANS NOUS ».

La coordination nationale « PAS SANS NOUS » est issue d’ACLEFEU, mouvement lié à la révolte des banlieues en 2005. Mohamed Mechmache et Marie-Hélène Bacqué ont été les auteurs d’un rapport sur la politique de la ville (30/06/2013) remis au ministre chargé de la ville ; il est en grande partie à l’origine de la prise en compte, dans la politique de la ville, de l’expression des habitants à travers la mise en place des conseils citoyens (loi du 21/02/2014).

« Aujourd’hui« , dit Nicky Tremblay, « partout où les conseils citoyens sont mis en place, il y a une sorte de hold-up. Les conseils ressemblent fortement aux anciennes commissions de quartier (chapeautées par les municipalités) ; c’est un détournement de la loi. A PAS SANS NOUS, nous nous sommes beaucoup investis, partout, pour essayer d’infléchir cette tendance de l’intérieur ; nous nous rendons compte qu’il y a un rouleau compresseur, que nous ne sommes pas écoutés ; les conseils citoyens ont peu de moyens. En réaction, de plus en plus de Tables de quartier sont créées par les habitants ; nous misons sur le fait que les citoyens s’approprient l’esprit de la loi.« 

« Si on crée encore de faux espoirs en laissant croire aux gens qu’ils sont acteurs de leur vie mais sans tenir compte d’eux, on crée le désespoir et la démocratie est en danger« , ajoute Mohamed Mechmache.

Il poursuit : « PAS SANS NOUS rencontre régulièrement le ministre pour faire le point ; là où ça fonctionne, c’est parce que les élus ont compris les enjeux de ce que la démocratie peut apporter, cela peut être gagnant-gagnant ; ailleurs, les élus ont peur d’un contre-pouvoir ; les municipalités peuvent accompagner les conseils citoyens mais ce n’est pas à elles de les porter..« 

Il prend l’exemple du quartier des Izards, à Toulouse, un quartier « livré à lui-même et où la drogue et le radicalisme se développent. Quand les gens ont vu les dommages que ça produit ils ont décidé d’agir, de réinvestir le terrain, ils ont créé des animations pour que les gamins utilisent les espaces. L’État se permet de regarder ces initiatives d’un œil malveillant et d’envoyer des audits pour savoir ce qu’on fait de l’argent : pour contrôler l’utilisation d’une subvention de 3 000 € on organise un audit qui coûte plus cher ; les jeunes ne comprennent pas, ils jouent le jeu et on les décourage par le côté institutionnel, par la suspicion. Nous alertons les pouvoirs publics : il faut que cela cesse, si on continue comme ça, encore des gens vont s’exclure.« 

Madani Marzuk (Coordination nationale Pas Sans Nous, Nîmes) fait le parallèle avec le situation à Narbonne : « L’association L’Arche est un exemple de la participation de tous les habitants, toutes générations confondues, ils font un travail de malades. On va vouloir nous diviser ; il faut tenir. La région est sinistrée par le départ des gamins en Syrie parce qu’il n’y a pas d’espoir dans les quartiers ; nous on se bat pour éviter ça et on nous envoie un audit. » Audit qui d’ailleurs s’est déroulé avec succès et a confirmé le sérieux du travail de L’Arche.

A quand l’état d’urgence pour l’emploi, le logement, la santé… ?

Pour un intervenant dans le public, « le fait que les conseils citoyens n’existent que dans les quartiers prioritaires, c’est une exclusion. Il faudrait que tous les quartiers soient concernés.« 

Mohamed Mechmache fait le lien : « L’État d’urgence, il y est depuis 30 ans dans les quartiers ; maintenant tout le monde voit ce que c’est, que les libertés sont arrêtées. Il y a 10-15 ans que nous signalons des situations d’urgence dans les quartiers. A quand l’état d’urgence pour l’emploi, la formation, la culture, le cadre de vie, le logement, la santé ? Dans le rapport, nous demandions que la politique de la ville n’existe plus, que nous ne soyons plus une exception.« 

N. Tremblay annonce : « Au premier semestre 2016 nous allons faire un bilan public des conseils citoyens. Quand ça ne marche pas, il faut interpeller le préfet par écrit, pour avoir des traces. Si le détournement de cette loi se confirme nous irons en justice.« 

« Il y a une expérimentation, reconnue par le ministère, dans douze Tables de quartier« , note Mohamed Mechmache. « A Angers, où les conseils citoyens sont galvaudés, comme ici, des Tables de quartier ont été créées et elles se sont fédérées à l’échelle de toute la ville : il y a des réunions avec l’ensemble des Tables de quartier, plus de 250 personnes parlent ensemble de politique au sens noble. Il ne dépend que de nous que ça change. Prenons l’exemple d’Angers. Nous avons le rapport de forces, si les élus ne font pas ce qu’on leur demande, il faut se mobiliser et quand ça ne marche pas il ne faut pas baisser les bras.« 

La démocratie participative n’est pas une affaire simple et on ne pouvait pas s’attendre à ce qu’elle soit un grand succès du jour au lendemain. Mais si les politiques veulent qu’elle soit autre chose que du discours, ils doivent jouer le jeu.

De cette façon ou d’une autre, il est urgent que les habitants des quartiers en difficulté soient entendus, respectés et impliqués dans les solutions à leurs difficultés.

Ph.C.

  1. La Maison de Quartier Ernest Ferroul (MQEF, Razimbaud) réagit ainsi : « Le Forum Narbonne Est n’a pas été mis en place non pas par manque de combattants mais parce que la MQEF (ex-AJ’R) n’a pas souhaité s’investir plus que ça après concertation avec les habitants et les jeunes du quartier Razimbaud« .

* * * * *

Lire aussi :

. Quartiers « prioritaires », après « Charlie », allons-nous enfin « vivre ensemble » ? (février 2015)

. Conseils citoyens : mise en place laborieuse. (avril 2015)

. Saint-Jean/Saint-Pierre : Quel avenir pour le café associatif ? (mai 2015)

. Conseils citoyens politique de la ville : nouveau départ ? (octobre 2016).

* * * * *

« Futur Narbona », repenser une ville et son territoire

La première partie de cette journée du 30 janvier a permis de prendre connaissance de l’avancement du projet « Futur Narbona« .

Comme l’a expliqué Joël Aubé, de l’association Ecolocal, ce projet implique les étudiants de l’Université Lumière Lyon 2 (Institut d’Urbanisme, UFR Temps et Territoires) et de l’Université Paul Valéry de Montpellier site de Béziers (Master Tourisme et Développement Durable des Territoires). Leurs principaux professeurs sont Guillaume Faburel (Lyon) et Dominique Crozat (Béziers).

Joël Aubé, de l'association Ecolocal.

Joël Aubé, de l’association Ecolocal.

Le thème du projet : compte tenu du changement climatique, comment repenser Narbonne et le Grand Narbonne, la façon dont nous vivons, le système de développement, en impliquant les acteurs du territoire à commencer par les habitants.

Des solutions qui doivent venir en particulier des citoyens

Une approche particulièrement intéressante dans la mesure où elle se situe dans un esprit pluridisciplinaire qui touche à la fois à l’urbanisme, au développement durable et à la participation citoyenne. Elle rejoint les préoccupations des habitants des quartiers qui, dans les « conseils citoyens » ou en dehors, expriment leurs préoccupations et demandent un dialogue avec les institutions pour participer à la résolution des problèmes.

Le résultat d'une nouvelle rencontre entre les étudiants et les habitants.

Le résultat d’une nouvelle rencontre entre les étudiants et les habitants.

Les promoteurs d’Ecolocal, pour leur part, sont convaincus que les problèmes liés à l’environnement doivent trouver des solutions adaptées aux contraintes locales, en concertation avec les citoyens. Ils proposent d’apprendre « à décloisonner non seulement les disciplines, mais aussi les secteurs de la société, étudiants, professionnels, élus et citoyens, découvrir ensemble les chemins qui font progresser. »

Dans le cadre de ce projet, les étudiants ont enquêté d’octobre 2015 à janvier 2016, avec de nombreux entretiens de terrain auprès des habitants. La présentation de ce samedi était un point d’étape ; les travaux définitifs seront rendus en juin et présentés à Narbonne fin juin-début juillet.

Les étudiants de Lyon ont mis en évidence, notamment, la méfiance des citoyens vis-à-vis du politique et de la démocratie représentative. Certains citoyens s’engagent, peut-être plus facilement dans la vie associative qu’en politique. Des témoignages mettent en avant la contrainte du mode de vie qui, avec le travail, limite le temps disponible.

Réchauffement climatique : tous concernés ?

Concernant le changement climatique, une partie importante des personnes interrogées se sent peu concernée, estimant que le changement climatique n’est pas avéré ou qu’il est loin d’elles, géographiquement et/ou dans le temps ; d’autres sont plus sensibilisés à cette problématique. Les solutions évoquées sont à la fois collectives et individuelles.

L’injustice sociale semble une réalité assez reconnue.

Les étudiants de Béziers, pour leur part, ont souligné les caractéristiques du tourisme dans notre région : un tourisme de masse, essentiellement estival, basé sur l’attrait de la mer, du soleil et de la plage. Information importante, 72 % des vacanciers n’ont réalisé aucune visite ; ces vacanciers proviennent dans leur grande majorité de l’hexagone.

Une réalité qu’il faut prendre en compte : ce tourisme populaire a des motivations qui sont les siennes et qu’il faut respecter. Ce qui n’empêche pas en même temps de proposer une offre accrue de centres d’intérêt historique, culturel, de loisirs et, plus largement, de rencontre.

Concernant le réchauffement climatique, les étudiants soulignent les risques de submersion du littoral mais aussi le risque de pénurie d’eau pour les divers usages, urbain, touristique et agricole. Ils préconisent notamment de développer des déplacements plus collectifs pour réduire la production de gaz à effet de serre ; ils conseillent de rééquilibrer le territoire en prenant en compte l’agriculture de l’arrière-pays, par exemple en encourageant la valorisation des produits (vente directe, agritourisme).

Le débat a permis notamment de recadrer le tourisme dans la société. D’une part sur le plan social : Albert Cormary note que le tourisme régional représente 15 % du PIB mais 7 % de l’emploi. En d’autres termes, un meilleur partage des retombées de l’économie touristique entre revenu des entreprises, commerciales ou autres, et revenu salarial serait le bienvenu.

Michel Curade, d’autre part, souligne les limites du tourisme comme facteur de développement, par sa faible part dans l’économie régionale mais aussi par sa fragilité face aux événements politiques (cf. attentats en Tunisie, Égypte…). Il propose de revenir aux fondamentaux de l’économie en développant le secteur primaire qui, chez nous, est avant tout l’agriculture : or, 70 000 emplois agricoles ont disparu en Languedoc-Roussillon depuis 15 ans sous les effets de la politique agricole libérale de la France dans l’Union européenne.

Les étudiants de Lyon et de Béziers ont présenté l'état de leurs travaux à ce stade.

Les étudiants de Lyon et de Béziers ont présenté l’état de leurs travaux à ce stade.

Les travaux des étudiants ne sont pas terminés. Mettront-ils en évidence la nécessité de changer de mode de vie pour agir réellement sur le réchauffement climatique ? On sait que la forte consommation d’énergies fossiles en est la cause principale, ce qui implique de réduire drastiquement la consommation d’énergie liée au chauffage, à l’agriculture, à l’industrie, au transport. A l’échelle locale, cela pourrait se traduire par une autre politique de l’habitat, l’incitation accrue à une véritable agro-écologie, le développement des transports en commun. On sait aussi que des politiques préventives sont nécessaires pour éviter les dégâts liés aux submersions marines (cesser de construire en bord de mer) et aux inondations fluviales (cesser de construire dans le lit des rivières).

Tout cela ne peut aboutir que si les élus et les habitants étudient la question, s’y sensibilisent et dessinent ensemble des solutions comprises et admises par le plus grand nombre. C’est, semble-t-il, l’esprit d’Ecolocal.

Ph.C.

 

 

 

REVOLUTION INTEGRALE : ……..Plutôt que d’essayer de réformer la société, ils veulent en construire une autre

Né en Catalogne, le mouvement des coopératives intégrales s’étend doucement. Ses membres ont renoncé à réformer la société. Ils préfèrent en construire une autre, « libérée des dominations capitaliste, de genre et de race » ; une société sans État, dont les citoyens exercent ensemble un pouvoir autonome, à la base. Les principaux outils pour y parvenir : la démocratie directe, des structures coopératives, et la monnaie sociale comme moyen d’échanges échappant au système dominant.

L’utopie est forte ; elle séduit plusieurs milliers de personnes, qui s’emploient au jour le jour à la transformer en réalité.

LEER EN CASTELLANO

Discussion et fête à la casa "okupa" (squat) de Kan Kolmo, à Gérone (photo CIC).

Discussion et fête à la casa « okupa » (squat) de Kan Kolmo, à Gérone (photo CIC).

DOSSIER

. La Coopérative Intégrale Catalane.

. Calafou : en route pour le post-capitalisme.

. Eco-réseaux : une dynamique propre.

. Coopération Intégrale Toulousaine : pas à pas mais sûrement.

* * * * *

De 2 à 7 000 coopérateurs

La Coopérative Intégrale Catalane (CIC, née en 2010), qui est à l’origine de ce mouvement, regroupe dans toute la Catalogne plus de 2 000 personnes ; qui pourraient atteindre quelque 6 ou 7 000 personnes, plus ou moins impliquées. Il est vrai qu’une grande partie des activités liées à la coopérative intégrale se déroulent de façon informelle et que les nombreuses initiatives locales, autonomes par définition, sont difficiles à recenser.

Ce qui est sûr, c’est que le mouvement essaime. Il existe actuellement, en Espagne, une quinzaine de coopératives intégrales, la plupart au niveau d’une région ou d’une ville. En France, plusieurs coopératives intégrales sont apparues plus récemment (comme à Toulouse : voir plus loin).

Un fonctionnement d’abord informel

Le fonctionnement de la CIC est à la fois simple (priorité à l’initiative locale et coordination au niveau de l’assemblée permanente) et un peu difficile à appréhender du fait que l’organisation informelle prime sur les structures officielles. Celles-ci sont mises en place en fonction des besoins, de façon pragmatique.

La base du fonctionnement de la CIC c’est l’assemblée permanente, qui regroupe environ tous les mois les coopérateurs qui le souhaitent. Les décisions se prennent au consensus.

Une Assemblée Permanente de la CIC (2015).

Une Assemblée Permanente de la CIC (2015).

Au jour le jour, le travail d’organisation est assumé par des commissions (sur des sujets permanents) ou des groupes (sur des sujets plus ponctuels). Les commissions sont regroupées en pôles thématiques, pour favoriser la cohésion de leurs travaux.

Un processus de décentralisation est en cours avec la création récente d’assemblées « biorégionales », au niveau des trois régions de la CIC, nord, centre et sud.

Mais l’autre base de la CIC ce sont les éco-réseaux ou réseaux locaux. Il y en a 25 actifs ; ils sont autonomes et leurs activités sont aussi diverses que les initiatives qui en sont à l’origine.

Il y a deux éléments concrets qui relient les éco-réseaux entre eux, ce sont la CAC (Centrale d’Approvisionnement Catalane) et la monnaie sociale. Celle-ci permet à la CAC de fonctionner mais permet aussi de nombreux autres échanges de biens et de services. Les éco-réseaux ont généralement leur propre monnaie sociale, à l’échelle locale, qui est convertible en monnaie sociale de la coopérative, l’Eco.

La Coopérative Intégrale Catalane n’a pas elle-même d’existence juridique. Sur le plan formel, elle est structurée en trois coopératives principales : la CASX (Cooperativa d’Autofinançament Social en Xarxa = Coopérative d’auto-financement social en réseau) ; une coopérative de patrimoine (Masos pel decreixement = Mas pour la décroissance), qui permet de disposer d’une structure juridique pour la détention d’immeubles ; et une coopérative de professionnels (Xarxa Interprofesional = Réseau interprofessionnel).

En s’appuyant au début sur cette dernière, environ 800 personnes ont créé leur propre emploi. Ce sont les « auto-ocupados » (que l’on peut traduire par « ceux qui s’auto-emploient »).

En réalité, une nouvelle coopérative est créée chaque fois que c’est nécessaire : cela pour limiter leur taille (et ainsi ne pas perdre en souplesse) et parce que chaque coopérative a un seuil de « responsabilité limitée » qu’il vaut mieux ne pas dépasser : dans le statut espagnol de la coopérative, la responsabilité économique des sociétaires n’est pas engagée, seul étant concerné le capital social ; par ailleurs, on limite le nombre de « sociétaires auto-ocupados » de chaque nouvelle coopérative pour ne pas dépasser un certain volume de facturation par rapport aux impôts et à la TVA.

Autre point fort de l’organisation : la CIC verse une rétribution (« asignación« ) à 50 militants qui réalisent pour elle du travail administratif et d’organisation. Les rétributions varient de quelque 300 à 900 unités monétaires (euros ou ecos). Cette dépense représente d’ailleurs la plus grande part du budget de la CIC.

Voilà résumé le « système » coopérative intégrale ; nous reviendrons plus loin en détail sur certains de ses aspects. Ce qui ressort c’est une organisation coopérative avec initiative à la base, à l’action, où les groupes qui sont à l’origine de ces actions s’autogèrent. L’assemblée permanente est là pour prendre les décisions concernant l’ensemble des coopérateurs, pour coordonner le tout et veiller au respect des principes communs.

Une réunion de "Femmes libres" (photo CIC).

Une réunion du mouvement « Femmes libres » (photo CIC).

Un contexte historique déterminant

La Coopérative Intégrale Catalane s’enracine d’une part dans la tradition libertaire catalane et espagnole, que les quatre décennies du franquisme n’ont pas réussi à éradiquer (1), d’autre part dans l‘histoire récente des mouvements sociaux espagnols.

Aux origines de la CIC se trouve une sorte de coopérative test, la coopérative AlterComs (2006-2008). Le Premier séminaire de systèmes monétaires libres, en 2009 (dans le Haut Montseny), est un autre moment fondateur de la CIC.

Comme l’explique Carlos, de Coopération Intégrale Toulousaine, « la crise immobilière de la fin des années 2000 en Espagne a provoqué une flambée du chômage, jusqu’à 45 % chez les jeunes (malgré, souvent, leur haut niveau de qualification). »

Dans ce cadre se sont développées des luttes citoyennes comme celle de la PAH (Plataforma d’afectats per la hipoteca, plate-forme des personnes affectées par le crédit hypothécaire), née à Barcelone en 2009, et qui s’est étendue à toute l’Espagne. Ce mouvement a empêché, par des manifestations, de nombreuses expulsions de propriétaires de logement se trouvant dans l’impossibilité de payer leurs emprunts. Ada Colau, la maire de Barcelone, est l’une des fondatrices de la PAH et elle en a été la porte-parole.

Contre les expulsions (photo CIC).

Contre les expulsions (photo CIC).

Carlos complète : « A l’instar d’Occupy Wall Street, le mouvement des Indignés (15 mai 2011) et de nombreuses autres initiatives sont nés en Espagne, dans l’objectif d’essayer de sortir du capitalisme. Ces mouvements revendiquent une démocratie réelle, à l’opposé de la démocratie parlementaire représentative. » (2)

« Dans cet esprit, les créateurs de la Coopérative Intégrale Catalane ont choisi un système de prise de décisions au consensus et toujours au plus local.« 

« Dans le cadre du Réseau catalan pour la décroissance, ils ont d’abord sillonné toute la Catalogne, à vélo, de village en village, pour dire comment on sort concrètement du capitalisme, cela en s’appuyant sur plusieurs principes : manger local, créer des coopératives, s’organiser en réseau, en autogestion, et créer des monnaies locales.« 

« 45 villages se sont ainsi reliés (à partir de 2009). Ainsi ont été créés les éco-réseaux ; il s’agit de réseaux organisés à l’échelle la plus locale, celle d’un village par exemple.« 

Les fondateurs de la CIC font souvent référence à l’Appel international à la Révolution Intégrale, lancé en 2010, ainsi qu’au zapatisme : les notions de pouvoir exercé directement par le peuple et de communautés locales autogérées se retrouvent dans les coopératives intégrales.

Et puis, aux origines, il y a aussi Enric Durán, qui, par son apport théorique, a joué un rôle important dans l’émergence de la CIC. De 2006 à 2008, il a emprunté près de 500 000 €, au moyen de 68 prêts, auprès de 39 banques différentes, somme qu’il n’a jamais remboursée. Elle lui a servi à financer divers mouvements sociaux « et notamment le collectif Crisis qui a distribué deux journaux à grand tirage qui ont permis de dénoncer le rôle des banques dans la crise et d’expliquer le concept de coopérative intégrale » (cf. article d’Emmanuel Daniel dans Reporterre du 26/5/2015). Enric Durán a dénoncé le système de création monétaire, qui, en entraînant la dette, donne le pouvoir aux institutions financières internationales d’imposer la politique libérale (privatisations, plans d’ajustement structurel…).

Emprisonné pendant deux mois puis libéré sous caution, il a quitté l’Espagne, refusant de comparaître en justice dans des conditions qu’il estimait inéquitables.

Monnaie sociale : pour sortir du marché capitaliste

La monnaie sociale de la CIC, l’Eco, ne peut donner lieu à spéculation ou à intérêts. Contrairement à l’Euro et autres monnaies conventionnelles, elle est créée à partir de l’activité et de l’échange.

Cette monnaie virtuelle est ouverte à tous à travers une plate-forme informatique, Integral CES, une application propre à la CIC du CES (Community Exchange System). Le réseau CES, né en Afrique du Sud, s’étend aujourd’hui dans le monde entier (la péninsule ibérique est son plus grand utilisateur et représente le tiers des usagers). Le CES et l’Integral CES sont compatibles.

Tout le monde peut avoir accès à l’Eco sans autre lien obligatoire avec la CIC. En ouvrant un compte, on participe au système d’offre et de demande de biens ou de services.

Les éco-réseaux ont chacun leur monnaie sociale, reliée à l’Eco.

Les principales utilisations de la monnaie sociale sont les échanges au sein des éco-réseaux et entre eux, la CAC (centrale d’approvisionnement, qui approvisionne, dans toute la Catalogne, environ 30 dépôts locaux) et le paiement des services ou produits des « auto-ocupados ».

L’un des objectifs prioritaires de la CIC par rapport à l’Eco et aux monnaies des éco-réseaux, est de s’affranchir du marché capitaliste, contrairement aux monnaies locales qui existent, en Espagne et en France, en dehors des coopératives intégrales et donc l’objectif principal est de favoriser la consommation de produits locaux.

La monnaie sociale de la CIC encourage donc chaque utilisateur à trouver les produits et les services qu’il recherche en dehors du marché capitaliste, dans le système coopératif de la CIC ou dans la communauté d’échange que constitue chaque éco-réseau, et elle le pousse à être lui-même une source d’offre de produits ou services. Bref, pour vivre avec la monnaie sociale, il faut changer de vie pour arriver à trouver ses principaux moyens de subsistance (logement, alimentation, santé, habillement…) au sein du système coopératif et se passer de certains biens de la société de consommation ; en même temps, il faut pouvoir être fournisseur de la coopérative, pour équilibrer ce que l’on en retire.

Dans l’idéal, chaque utilisateur de monnaie sociale est consommateur et producteur et il apporte autant à la communauté d’échange qu’il en retire ; c’est le « principe de réciprocité », qui à son tour agit comme principe de stabilité monétaire (tendance à une balance équilibrée des échanges entre éco-réseaux) et amène une simplification de la gestion (réduction des opérations monétaires liées à l’échange).

La CAC, lieu de promotion de la monnaie sociale… ou, mieux encore, des échanges sans aucune monnaie

La Centrale d’Approvisionnement Catalane (CAC) met en relation des producteurs et des consommateurs pour les produits non périssables (conservation supérieure à un mois). Elle n’a pas et ne veut pas avoir de chambres froides, d’entrepôts ou de véhicules en nom propre et elle se concentre sur son rôle logistique de livraison aux participants, en s’appuyant sur une bonne gestion informatique. Pour leur part, les dépôts locaux (« rebosts » en catalan), gérés par les éco-réseaux, prennent en charge les produits frais.

Tous les mois, les producteurs annoncent les produits qu’ils peuvent offrir et les acheteurs (coopérateurs ou non), font leurs commandes ; la CAC livre les commandes de tous les groupes aux « rebosts », qui sont le point de livraison pour les adhérents du « rebost » mais aussi pour les groupes de consommateurs indépendants.

Actuellement, la CAC a 500 usagers, répartis dans plus de 30 « rebosts » (20 sont réellement actifs) et environ 10 groupes de consommateurs (en augmentation). Les paiements se font en euros et en ecos. La CAC prend 5 % du montant des ventes pour couvrir ses frais ainsi qu’un coût de transport mutualisé proportionnel au poids de la commande.

Les deux tiers environ des produits viennent de producteurs coopérateurs. Et, dernièrement, on a atteint le taux de 48 % des paiements en monnaie sociale (l’Eco) : ce taux a doublé depuis qu’est appliqué un adossement sélectif des ecos pour les achats en ecos réalisés par les producteurs.

Il s’agit là d’une question centrale pour la CAC. Certains produits sont payés pour partie en euros et pour partie en ecos ; d’autres entièrement en euros ou en ecos. C’est fonction des possibilités des producteurs d’écouler les ecos qu’ils reçoivent. A côté de cela, la CAC doit acheter certains produits en euros parce que c’est le seul moyen de pouvoir le acquérir. Vadó, l’un des quatre responsables de la commission CAC, cite l’exemple des bocaux de verre pour les conserves, très utilisés par les coopérateurs.

Vado, à côté du fourgon utilisé pour les livraisons de la CAC.

Vado, à côté du fourgon utilisé pour les livraisons de la CAC.

A une période, la CAC acceptait les paiements à 100 % en ecos, même si la CIC payait les fournisseurs en euros (la CAC étant une structure informelle, elle s’appuie sur la CIC pour les opérations officielles). Ce qui a causé un déséquilibre entre les besoins en euros et ceux qui rentraient.

Pour inciter les producteurs et les consommateurs à utiliser davantage la monnaie sociale, la CAC a décidé, en août dernier, de limiter l’adossement des ecos (la garantie qu’ils seront ensuite convertis en euros payés par la CIC) pour les producteurs et pour les consommateurs en fonction de leur participation aux échanges lors des six mois écoulés : plus tu consommes et plus tu produis (des produits et des services), et moins il y a de différence entre ta consommation et ta production et plus tu acceptes de monnaie sociale pour ce que tu offres à la CAC, plus tu bénéficies d’adossement, c’est-à-dire que plus tu peux payer en ecos adossés tes commandes à la CAC.

En même temps, l’objectif est de réduire au maximum les opérations monétaires : plus on échange, plus la différence payée en monnaie est faible. Et finalement le fait qu’elle soit en euros ou en ecos n’a qu’une importance relative.

Cette manière de faire, dit Vadó, s’avère efficace : « Depuis que nous avons mis en place l’adossement sélectif nous avons doublé le pourcentage moyen de monnaie sociale. Les gens choisissent des producteurs qui offrent davantage de produits en ecos et les producteurs en offrent davantage. C’est un bon moteur. Pour moi, il est essentiel de garantir l’adossement à ceux qui participent selon nos principes, puisque cela provoque une réaction en chaîne en leur faveur.« 

Un autre objectif de la CIC (et de la CAC) est d’aller de plus en plus vers l’approvisionnement local : « C’est un processus lent, il arrive presque à maturité« , dit Vadó. « Nous voulons que les « rebosts » canalisent les producteurs locaux vers le reste du réseau. » On demande donc aux « rebosts » d’identifier les producteurs dont la coopérative a besoin et de les certifier. Il y a un projet de label de confiance : chaque « rebost » certifiera des producteurs qui pourront vendre dans toute la CAC. Les critères sont toujours les mêmes : local, bio, éthique.

Ce processus va de pair avec la décentralisation de la CAC. Le projet est de faire en sorte que les « rebosts » proches commencent à s’interconnecter pour ensuite créer une centrale d’approvisionnement biorégionale. La CAC, ensuite, fusionnerait avec l’une des centrales biorégionales.

Vadó souligne d’autres problèmes éventuels qui peuvent surgir : « Nous n’avons pas de système de prix ; pour l’instant, nous nous basons en général sur l’euro mais juste pour avoir un point de comparaison. Nous voyons apparaître des petits symptômes de ce qui peut se produire au fur et à mesure de notre croissance : par exemple, certains producteurs ne réagissent pas comme nous l’espérons ; ils se considèrent en concurrence avec d’autres producteurs. Dans ce cas, la solution c’est de débattre, en assemblée, de la situation de chacun, des formes de production, d’échanger les connaissances et de trouver des accords sur la base de la solidarité.« 

Par ailleurs, il est nécessaire de contrôler l’origine des ecos : « Il y a eu une création de monnaie sociale sans limites, immature ; les gens cherchaient des ecos par tous les moyens. Chaque fois que nous voyons un numéro de compte que nous ne connaissons pas, nous demandons à la Commission Échanges et Monnaie Sociale d’évaluer l’éco-réseau lié à ce compte et de nous dire si cet éco-réseau est fiable. Il faut créer la confiance dans la monnaie sociale.« 

Vadó défend une idée forte : la CAC (avec aussi ses formes locales) « est une façon d’attirer les gens qui ne connaissent pas la coopérative ; chacun peut venir sans définir avec précision ses principes et la monnaie sociale n’est pas obligatoire ; c’est une bonne entrée. Et cela y compris pour les groupes de consommateurs qui paient en euros ; ainsi, ils consolident le système. C’est une économie duale« . Ensuite, peu à peu, l’usage de la monnaie sociale augmente et, surtout, à la fin, l’échange sans monnaie.

« Auto-ocupados » : au cœur de l’économie coopérative

Le système des « auto-ocupados » est l’un des facteurs de succès de la Coopérative Intégrale Catalane. Il permet à des personnes de créer leur emploi, et donc, leur revenu, dans le cadre coopératif ; donc de se libérer du système économique qu’ils rejettent. Pour la coopérative, il est un élément essentiel de concrétisation d’une nouvelle société.

La CIC apporte aux « auto-ocupados » les conseils nécessaires à la mise en place de leur activité et prend en charge une partie de la gestion administrative.

On compte environ 800 « auto-ocupados », avec toutefois un taux élevé de renouvellement (entrées et sorties), de l’ordre de 40 % chaque année. Leurs domaines d’activité sont variés avec une forte proportion de métiers artisanaux et de la santé. Beaucoup (environ la moitié) vendent leur production sur les marchés de proximité.

Le mécanisme des « auto-ocupados », tout en respectant les bases légales, tire parti de certaines dispositions : les « auto-ocupados » sont considérés comme des adhérents bénévoles de la coopérative (qui est reconnue comme ayant une finalité sociale). Ils n’ont donc pas à régler les frais habituels des travailleurs indépendants, comme l’impôt sur le revenu, et c’est la coopérative qui facture leurs prestations et règle la TVA s’il y a lieu.

Ils doivent par ailleurs acquitter à la CIC une cotisation proportionnelle à leur chiffre d’affaires. Celle-ci est la principale source de financement de la CIC (sinon pratiquement l’unique source).

Les « auto-ocupados » ne bénéficient pas de la couverture sociale qu’ils auraient s’ils avaient un statut de travailleur indépendant. Si leur activité le demande, ils doivent s’assurer en responsabilité civile. Ils peuvent aussi prendre une assurance personnelle, par exemple pour la retraite.

La CIC a mis en place une bourse de l’emploi (« Fem feina ») pour mettre en relation ceux de ses coopérateurs qui ont besoin d’aide et ceux qui sont en recherche d’activité.

On constate que certains « auto-ocupados » ont tendance à se servir de la coopérative, sans s’impliquer ; ils cherchent seulement une solution économique. « La coopérative« , dit Vadó, « a sa part de responsabilité : nous devrions être plus sélectifs, tenir compte du degré d’affinité des participants avec la coopérative en appliquant un filtre approprié dans le cadre du protocole d’accueil.« 

Santé : une expérience de centre auto-géré

La coopérative encourage les initiatives qui permettent de « récupérer le domaine public comme un bien collectif, ni étatique ni privé« , notamment en matière d’éducation, de santé, de logement, de transports, d’énergie.

En ce qui concerne la santé, une approche coopérative avait été menée avec le CAPS (Centre d’Autogestion Primaire de Santé). Plusieurs professionnels de santé et sociaux, intéressés par l’esprit de la CIC, s’étaient regroupés dans ce centre autogéré, dans les locaux d’Aurea Social (Carrer de Sardenya à Barcelone), où se situe le siège de la CIC. Ils accueillaient le public, prodiguaient des soins primaires et travaillaient sur la prévention.

Aurea Social, le siège de la Coopérative Intégrale Catalane, à Barcelone.

Aurea Social, le siège de la Coopérative Intégrale Catalane, à Barcelone.

Il y avait un esprit de lutte contre l’exclusion dans l’accès aux soins, exclusion croissante en Espagne (aussi, à un degré moindre en France) du fait de la baisse des budgets de santé et des privatisations.

Il était aussi question de construire un système mutualiste avec cotisations et prise en charge mutualisée des frais de santé.

L’expérience du CAPS s’est arrêtée pour plusieurs raisons : difficultés d’organisation ; inadéquation entre les moyens des utilisateurs et le revenu des professionnels ; divergences dans les approches thérapeutiques (alternatives ou non)… On peut parier que des expériences similaires ne tarderont pas à voir le jour. La mentalité, à la CIC, est de prendre en mains sa propre santé, avant tout de manière préventive, à l’opposé du système de consommation de santé en vigueur.

Sécurité sociale et système public coopératif

Actuellement, à la CIC, il n’existe pas de système de couverture sociale, de prestations chômage ou de retraite. Les coopérateurs comptent sur la solidarité de leurs semblables en cas de coup dur et mettent en cause le système étatique : « Nous ne pouvons pas parier sur une sécurité sociale, celle de l’État, que nous ne maîtrisons pas ; nous préférons tabler sur un système social qui ira en grandissant« , dit Dani, de la commission Communication.

A quoi pourrait ressembler une sécurité sociale coopérative ? « Pour moi« , dit Vadó, « le projet le plus important à l’heure actuelle c’est d’apprendre à gérer des fonds de secours ou des caisses de prévention pour couvrir les accidents au niveau des personnes et des groupes puis de les élargir pour une couverture interne (santé, retraite…), au moins à l’intention des plus impliqués, mais dans l’idéal pour tous. Pour que cela fonctionne, de nombreuses personnes doivent participer ; au niveau d’un « rebost » nous n’arriverons pas à couvrir grand-chose.« 

Vadó poursuit : « Il y a la question de savoir où l’on dépose l’argent de ces caisses pour commencer. Nous voulons nous passer des banques. Nous étudions la possibilité de proposer l’expérimentation pilote d’une caisse de prévention intégrée à la CAC, avec des cotisations volontaires : la CAC peut absorber ces fonds pour augmenter les achats qu’elle réalise avec son fonds de roulement. Cela reviendrait à conserver l’argent en l’utilisant non pas comme une banque ni en octroyant des prêts mais pour de l’achat-vente collectif. Cela permettrait de croître, de faciliter l’accès à des produits qu’actuellement nous offrons de façon limitée comme des PC, des panneaux solaires, des poêles, des appareils électriques… C’est urgent. Il faudrait commencer par un test.« 

« Il s’agit de remplacer les prestations de l’État. Nous n’y parviendrons que si nous nous mettons tous ensemble.« 

Ce qui nous amène à un autre sujet : « L’expérience de système public coopératif de la CIC pour la santé (comme avec le CAPS), pour l’éducation, s’est arrêtée. Mon avis c’est que ce système n’était pas viable parce qu’il était centralisé ; il ne peut fonctionner qu’au niveau local et en recevant l’appui de tous. On ne voulait pas d’un mécanisme de cotisations, d’impôts ; mais sans eux nous n’avons pas de moyens pour organiser le système public. Nous avons une peur irrationnelle d’un système collectif autoritaire, tout nous rappelle l’État et nous le rejetons. Mais je pense que maintenant ce mécanisme pourrait être accepté. Si l’on ne recueille pas des ressources on ne peut pas les redistribuer.« 

L’Albada : pour une éducation vivante et respectueuse

Des diverses expériences d’éducation, celle de L’Albada, à Arbucies (province de Gérone, en bordure du massif du Montseny), est certainement la plus représentative des objectifs de la Coopérative Intégrale Catalane. Dans cette école associative, quatre « éducateurs-accompagnants », une coordinatrice pédagogique et une coordinatrice technique, s’occupent de quatre groupes d’enfants et ados : petits, moyens, grands et adolescents. Ils sont aidés par des « volontaires en pratiques », issus principalement des familles, répartis dans différentes commissions de support au projet : entretien, nettoyage, cuisine, matériels.

Les enfants, une priorité. Photo prise lors d'un rassemblement d'éco-réseaux à Can Biarlu (photo CIC).

Les enfants, une priorité. Photo prise lors d’un rassemblement d’éco-réseaux à Can Biarlu (photo CIC).

L’association a pour objectif d’atteindre un effectif de 26 enfants, qui est son seuil d’équilibre pour couvrir les frais ; elle éprouve en ce moment des difficultés. En tant qu’école privée, elle ne bénéficie pas de subventions publiques. La CIC a aidé économiquement L’Albada pendant plus d’un an mais à la suite de plusieurs décisions de réduction des dépenses, ce n’est plus le cas.

Ses bases pédagogiques « s’appuient sur différents référentiels et expériences pédagogiques, sans se refermer sur aucune idéologie rigide.« 

« L’orientation actuelle de l’École » (en Europe), disent les promoteurs de L’Albada, « vient de la révolution industrielle ; elle a pour objectif de nous domestiquer et de nous apprendre à produire. Elle n’est pas pensée pour accompagner le développement des êtres humains.« 

Photo L'Albada.

Photo L’Albada.

Les préoccupations de L’Albada sont tout autres : « Nous ne donnons pas la priorité à l’apprentissage intellectuel au-dessus des autres capacités de la personne ; nous contemplons la beauté de l’être humain dans toutes ses dimensions, spirituelle, intellectuelle, physique psychomotrice et émotionnelle. » (…) « Si l’on ne l’interrompt pas par nos peurs, nos nécessités, il y a un processus qui n’a pas de fin : il est impossible que les enfants n’avancent pas ou qu’ils n’apprennent pas si on ne les déconnecte pas de l’envie de vivre et d’apprendre ; la pulsion vitale est innée chez eux.« 

Sources : Documentaire Dreceres et Albada Viva.

Réforme et révolution intégrale

A la CIC, on le voit, la stratégie n’est pas de changer la société mais de changer de société. Est-il vraiment impossible de changer le système de l’intérieur ? « On peut améliorer certaines choses« , dit Dani, « mais cela demande beaucoup de travail ; nous préférons construire autre chose, expérimenter d’autres types d’organisation et démontrer qu’ils peuvent être possibles. Les choses fondamentales doivent être changées de l’extérieur.« 

Integra Revolucio logo-briUne vision peu habituelle en France, où l’alternative politique se pose, pour l’instant, beaucoup plus en termes de réforme de la société que de changement radical. C’est que l’État français est encore vu par les générations les plus âgées comme l’héritier de l’État social construit par le Front Populaire de 1936 puis sur la lancée de la Libération.

Cet État social est certes intégré dans le système capitaliste : la richesse française repose en partie sur l’exploitation de ses anciennes colonies et sur le positionnement des entreprises franco-multinationales dans le monde. Cet État social est par ailleurs sans cesse grignoté par la mondialisation et le libéralisme (« there is no alternative ») mis en œuvre par les gouvernements successifs, tant de droite que du parti « socialiste ». Mais il en reste encore de solides bases et on peut se dire qu’il faut les sauvegarder et que ses principes peuvent servir à revenir à une société plus juste. Mais par quels moyens ? Par la réforme ou par la révolution intégrale ? …ou les deux à la fois ?

Une partie des jeunes générations françaises est plus ouverte à l’idée de révolution intégrale, même si on en parle peu en France dans ces termes. Les initiatives dans ce sens sont nombreuses, dans divers domaines (agriculture bio, Amap, habitat participatif, systèmes d’échanges locaux…) mais elles sont dispersées.

Et demain ?

Pour revenir à la Coopérative Intégrale Catalane, des questions se posent quant à son évolution. Elles ont trait à divers éléments : Tout d’abord, l’équilibre entre le local et le régional (au niveau de la Catalogne) dans le processus de décision. Vadó évoque le processus de décentralisation mis en œuvre au mois d’août avec la création d’assemblées biorégionales : « Dans les assemblées permanentes et les journées d’assemblée, qui sont des assemblées itinérantes, il y avait peu de participation. Nous avons essayé la participation virtuelle mais cela complique la modération et la répartition du temps. La seule solution c’est de décentraliser avec des assemblées plus locales. Il est plus facile de se coordonner quand on vit à proximité les uns des autres, il y a davantage de confiance. Passer au local était urgent.« 

Il y a, à la CIC, un principe fort qui est la décision au consensus. « Le consensus« , dit Vadó, « est un filet de sécurité pour éviter de tomber dans un système de vote qui méprise les minorités. Dans les assemblées biorégionales, il y a une proposition de limiter le droit de blocage : il devrait être argumenté et ne pas être le fait d’une seule personne mais d’un nombre minimum de personnes.« 

« On pourra aussi évoluer avec une forme de prise de décision plus rapide, pour des sujets urgents« , dit Vadó, mais la base sera toujours la démocratie réelle et par consensus.

Autre question majeure pour l’avenir de la CIC, Comment renforcer l’indépendance vis-à-vis du système Euro ?

Pour Vadó, « il y a des dépenses, comme le loyer, l’essence, dont nous ne pouvons pas nous passer facilement. Il nous faudra de nombreuses années pour y accéder en monnaie sociale. Un objectif réaliste serait moitié monnaie sociale-moitié euros. Il faut faire mûrir de grands projets d’agriculture, de logement, de communautés, produire des combustibles écologiques. Avant cela, il faut créer de bonnes bases ; la base la plus solide est le réseau collectif de consommation et de production.« 

Vadó met l’accent sur un point important pour lui : « Le système économique de réseau alternatif implique de créer des communautés notamment pour prendre en charge les enfants et les personnes âgées. La communauté pourrait s’organiser autour d’une école vivante, soutenue de manière coopérative par des familles qui privilégient l’éducation de leurs enfants. Elle pourrait aussi servir d’appui pour la formation des adolescents. Cela revient à se regrouper pour partager des ressources et des dépenses, et éventuellement l’habitation (chaque famille doit disposer de son propre espace, il y a l’espace intime et l’espace commun).« 

Un rassemblement d'éco-réseaux à Can Biarlu (photo CIC).

Un rassemblement d’éco-réseaux à Can Biarlu (photo CIC).

Autre question : Peut-il y avoir un essoufflement des initiatives ?

Ce n’est pas le sentiment de Vadó, pour qui « la coopérative est de plus en plus reconnue un peu partout. Nous avons désormais mis en place une structure stable. A travers la CAC, par exemple, il y a tous les mois de nombreux contacts dans toute la Catalogne, il y a de nombreux échanges et avec la décentralisation la participation et les échanges vont augmenter.« 

A peine cinq ans après son démarrage, la CIC, c’est un fait, a beaucoup avancé. Mais doit-on craindre, avec le succès, une tendance répressive de l’État ?

« La coopérative est allée très vite depuis le début, puis elle a marqué une pause« , dit Vadó. « C’est comme cela que nous devons fonctionner : croître lentement, par proximité, très discrètement. Quand on nous voit faire, cela donne envie de nous rejoindre. Je doute qu’il y ait une tendance répressive ; en cinq ans, il ne s’est rien passé. L’administration n’a pas intérêt à aller vers le conflit, cela nous renforcerait ; il est plus facile pour elle d’attendre en espérant que nous tombions tout seuls…« 

La Coopérative Intégrale Catalane est un vaste chantier. Elle sera ce qu’en feront ses membres, actuels ou futurs : « Les projets ne manquent pas« , dit Dani. « Ce qui manque c’est du concret. Pour être coopérateur, il suffit de payer 30 € et de remplir le formulaire ; mais si ensuite tu ne proposes rien et que rien ne t’intéresse, il ne se passe rien. » Il ajoute : « Quand il y a un fonctionnement vertical, autoritaire, les choses avancent plus vite. Nous avons choisi une structure horizontale… » Où, donc, l’avancement dépend de l’implication de chacun mais où le projet a beaucoup plus de chances d’être admis par tous.

Dans la Révolution Intégrale, disent ses partisans, « il n’y pas l’idée de la révolution à l’ancienne de prendre le pouvoir ou d’avoir le contrôle sur les autres mais c’est un processus révolutionnaire qui se développe dans tous les moments de notre vie quotidienne ; le centre de la Révolution Intégrale ce sont la personne et les formes de relations humaines, sociales et économiques. Cette révolution se fait, en parallèle, dans divers groupes. » C’est ainsi qu’elle peut s’étendre.

Ph.C.

1) Sur ce thème, lire la note de lecture du livre de José Peirats : « Les anarcho-syndicalistes espagnols, 1869-1939« .

La volonté populaire de s’auto-gouverner, en Catalogne et ailleurs, s’enracine aussi, plus anciennement (au moins depuis le Haut Moyen Âge), dans l’auto-gouvernement des communautés, rurales et urbaines, au moyen de conseils ouverts, et dans la propriété collective de l’espace naturel (avec des résistances populaires contre sa privatisation jusqu’au XXe siècle), comme le décrit David Algarra Bascón dans « El Comú Català, la història dels que no surten a la història«  (Ed. Potlatch, octubre 2015). Voir : Note de lecture / Site du livre / Information de la CIC au sujet du livre / Site Reconstruir el comunal.

2) Ce qui les différencie de Podemos qui, tout en parlant de démocratie réelle, participe aux élections. Barcelona en Comú, le mouvement mené par Ada Colau pour conquérir la mairie de Barcelone, a décidé de participer, avec « Podem », aux récentes élections législatives (aux Cortes : Sénat et Congrès des Députés) du 20 décembre 2015. Ce qui est une façon de jouer sur les deux tableaux.

Plus d’informations :

Coopérative Intégrale Catalane.

Documentaire vidéo « Dreceres« .

Manuel de désobéissance économique (manualdesobediencia, PDF en castillan) et site.

Enric Durán : émission de Radio Catalunya.

L’Albada : Site et Documentaire Dreceres (partie).

Articles de Reporterre : Ni capitallisme ni Etat / Hors Etat et hors marché / En Catalogne, une colonie éco-industrielle.

A lire dans le n°441 de la revue Silence (janvier 2016), un article sur Can Decreix (Cerbère, 66), « un centre pour améliorer les alternatives décroissantes« .

Un article récent (2/07/2016) d’Enric Durán dans Gazette Debout, « De la voie institutionnelle à la révolution intégrale », compare la stratégie de prise du pouvoir d’une certaine gauche, à l’instar de Podemos, de Syriza ou des gauches d’Amérique Latine, aux expériences de reconstruction de la société par le bas, celles des Zapatistes, des Kurdes du Rojava ou de la Coopérative Intégrale Catalane.

* * * * *

La Révolution Intégrale

L’appel à la Révolution Intégrale énumère notamment les idées suivantes :

. Contre les dominations, construire d’autres sociétés à travers une révolution intégrale.

. Auto-organisation en assemblées populaires souveraines.

. Remise en question de l’État dans toutes ses versions.

. Récupérer la propriété comme bien commun.

. Construire un système public coopératif et auto-gestionnaire.

. Nouvelle économie basée sur la coopération et la proximité.

. Révolution intégrale à partir de groupes locaux avec un objectif global.

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Gestion forestière : formation et inventivité

Un exemple parmi bien d’autres d’initiative coopérative au sein de la CIC : Le Réseau des sciences, techniques et technologies de la coopérative (XCTIT, Xarxa de ciència, tècnica i tecnologia) propose, à l’approche de l’hiver, une formation de gestion forestière intitulée Ciasbe (Cura integral autosostenible del bosc i de l’entorn, Soins intégraux et durables de la forêt et de ses abords). Elle s’adresse à des personnes, projets et communautés en milieu rural, membres de la CIC ou non.

Il s’agit de se donner les moyens d’entretenir la forêt tout en en retirant une ressource énergétique et économique durable ; cela en prenant en compte la compréhension des écosystèmes et en veillant à la sécurité des abords (lutte anti-incendies).

Dans le même domaine, la XCTIT a étudié des outils tels qu’une machine pour produire de l’huile de chaîne de tronçonneuse ; elle travaille à la mise au point d’outils forestiers et de transformation, comme un tour à bois sans électricité.

Plus d’informations : XCTIT.

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Calafou : en route pour le post-capitalisme

Calafou, friche industrielle longée par une rivière hautement polluée, est un lieu chargé de symbole. Un groupe de la CIC y a créé une coopérative de logement et s’est centré sur les techniques et technologies comme instrument de lutte politique.

L'ancienne "colonie industrielle" de Calafou, au bord de l'Anoia. Construire un monde nouveau sur les ruines du capitalisme.

L’ancienne « colonie industrielle » de Calafou, au bord de l’Anoia. Construire un monde nouveau sur les ruines du capitalisme.

Dans la vallée de l’Anoia (à Vallbona d’Anoia, près d’Igualada), Calafou est une « colonie industrielle » (1) abandonnée qui a produit, selon les époques, des textiles, du papier, des persiennes et des sièges d’école. C’est l’un des projets phares de la Coopérative Intégrale Catalane. Lorsqu’on arrive, une inscription affiche la couleur : « CA LA FOU, Colónia Ecoindustrial. » L’adjectif « postcapitalista », qui suivait, a été récemment gommé.

L’industrie capitaliste est basée sur l’épuisement et la destruction des ressources naturelles et sur l’exploitation de la main-d’œuvre humaine. Les coopérateurs de la CIC ont décidé de « faire autre chose de ce lieu consacré au travail, de construire un monde nouveau sur les ruines du capitalisme« .

Le projet remonte à il y a quatre ans. Avant de se lancer, les personnes intéressées, au sein de la CIC, se sont donné un an de réflexion et de préparation. « Nous avions un projet assez clair mais avec le temps nous avons dû l’adapter« , explique Efkin, de la commission communication. La réflexion s’est référée notamment aux idées d’Enric Durán et de Didac Acosta sur le post-capitalisme : « Le post-capitalisme nous commençons à peine à entrevoir ce que cela peut être« , dit Efkin. Il y a une volonté de rendre cet espace industriel plus écologique. La vingtaine de nouveaux occupants du site produit de manière artisanale.

Une coopérative de logement

Ils ont commencé à réhabiliter les lieux. Vu leur étendue, trois hectares avec un bâti important, il y a fort à faire et cela prendra du temps. Concrètement, le groupe a créé un coopérative de logement : 27 logements des anciens ouvriers sont disponibles et en cours de rénovation. La coopérative de la CIC Masos Pel Decreixement a acheté le site à crédit, pour près de 500 000 €. Les coopérateurs intéressés peuvent soit louer temporairement un logement (pour 175 €/mois) soit l’acheter en crédit-vente (pour 17 000 €). En fait, si l’occupation est durable la location peut aussi se convertir en achat à crédit. C’est un peu « de chacun selon ses moyens ».

L'arrivée à Calafou.

L’arrivée à Calafou.

Quoi qu’il en soit l’achat ne donne pas droit à la propriété du logement ; c’est un simple « droit d’usage permanent », qui ne peut être cédé ni donner lieu à spéculation. « Le jour où nous serons solvables, nous commencerons à rendre l’argent à ceux qui seront partis« , dit Efkin.

Un certain nombre d’ateliers ont été aménagés sur le site. Leurs utilisateurs paient un loyer à la coopérative avec un montant minimum, accessible : « Celui qui veut ou qui en a la possibilité peut donner plus, chacun est libre.« 

A ce rythme, d’ici quatre à six ans, le site aura fini d’être payé.

« Nous nous sentons différents des communautés des années 1970« 

La coopérative, en fait, est encore informelle : ses statuts sont en cours de rédaction. Mais cela ne l’empêche pas de fonctionner : « C’est un projet d’assembléisme décentralisé. » L’assemblée générale, tous les dimanches, prend les décisions stratégiques. Il y a aussi des groupes de travail, relativement autonomes : économie, communication, réhabilitation, projets productifs, cuisine communautaire, espaces verts…

"Nous nous sentons différents des communautés des années 1970."

« Nous nous sentons différents des communautés des années 1970. »

Une partie des résidents (dix à quinze) vit là en permanence, certains depuis le début, d’autres viennent pour une période, puis repartent. C’est souvent en fonction de leurs projets, de la possibilité de trouver ici un local et des outils, ou d’une opportunité de travail à l’extérieur.

La vie à vingt ne pose pas de problème particulier. L’idéal, dit Efkin, « ce serait 50 personnes, pas plus. Au-delà, cela ne serait pas viable.« 

La coopérative est un « espace pacifique, de consensus ; nous n’acceptons pas la violence de genre, de race, ni la discrimination. Certes, il est difficile de vivre ici lorsqu’on est mal voyant ou en fauteuil roulant, une personne âgée ou un bébé. Nous nous efforçons d’améliorer l’accessibilité, mais le style de vie, c’est vrai, est dur. » Certaines pièces n’ont pas encore de fenêtres, d’autres ne sont pas faciles à chauffer.

Au sujet de la discrimination de genre, à Calafou, comme souvent à la CIC, on parle plus volontiers de « résidentes », de « coopératrices » : même si en fait la répartition entre hommes et femmes est assez équilibrée, c’est le féminin qui l’emporte. Une manière de dé-formater les esprits.

Le respect et la tolérance sont la règle, cela d’ailleurs très spontanément. La plupart des résidents est issue des mouvements sociaux de Barcelone, des squats…

Pour améliorer le fonctionnement, un système de parrainage a été mis en place. Chaque nouveau venu a une marraine ou un parrain. Au bout d’un mois, on réalise une évaluation informelle : « Si l’on a des engagements économiques, on doit les assumer ; le minimum c’est de participer aux assemblées et à un groupe de travail, ainsi qu’à deux après-midi de réhabilitation des lieux par mois. Celui qui n’arrive pas à assumer s’en rend compte par lui-même…« 

Au-delà du loyer pour le logement et/ou un atelier, chacun participe aux frais communs, à hauteur de 10 € par mois au minimum (celui qui peut donne davantage).

Un chantier à Calafou (photo CIC).

Un chantier à Calafou (photo CIC).

Quant à la vie en commun, elle est libre : « Nous nous sentons différents des communautés des années 1970. Par exemple, certains mangent chez eux, des groupes s’organisent pour manger ensemble, chacun organise sa propre vie.« 

Calafou est aussi un lieu d’accueil. De nombreuses personnes sont attirées par l’expérience et viennent voir et discuter. Les gens de l’extérieur viennent aussi participer aux chantiers de réhabilitation ou encore à des réunions et événements culturels et militants.

La vie à Calafou a évolué par rapport au début. « L’habitabilité s’améliore peu à peu« , dit Sheila. « Et le groupe est plus uni. Nous sommes beaucoup plus forts, nous nous occupons davantage les uns des autres. Et puis avant, il y avait énormément de visites, c’était un peu déstabilisant, maintenant c’est plus équilibré.« 

Chacun son projet

Le lieu est bien sûr très lié à la CIC, par l’état d’esprit mais aussi par des liens formels comme la monnaie sociale ou les « auto-ocupados » : en ce moment il y en a deux, qui travaillent avec la CIC pour les factures et leur participation financière.

Les résidents ont tous leur projet, dans une grande diversité. Ariel et Carlos, par exemple, réalisent des pages web, des documents 3D, des graphiques, des vidéos, des documentaires, animent des ateliers de formation. Alfredo met au point des outils informatiques, d’organisation, pour le réseau social de la CIC.

Sheila est artiste (cirque, animations pour les enfants) et travaille le samedi dans une boutique de diététique et nutrition. A Calafou, elle fabrique du savon à base d’huile d’olive recyclée, d’eau, de soude et de plantes médicinales. Le savon est surtout utilisé sur place, un peu vendu : « C’est pour tirer profit d’une matière première plutôt que de la jeter. Pour faire du commerce, il faudrait un autre état d’esprit : faire du savon bio, acheter de l’huile d’olive de qualité voire du karité en exploitant les Africains, faire de la publicité… Je n’ai pas envie de gagner ma vie comme ça.« 

Mandi, qui a une formation d’ingénieure des travaux publics, fait des travaux divers comme des installations électriques, les vendanges ou encore des liqueurs artisanales (« je ne les ai pas vendues« ) pour gagner sa vie avec des choses qui lui plaisent.

Efkin résume un état d’esprit assez général : « Nous n’avons pas vraiment la volonté de dégager des revenus, de travailler pour travailler ou pour gagner de l’argent.« 

Toutefois, les occupations, à Calafou, ne manquent pas. Hormis les tâches d’organisation commune et les chantiers de réhabilitation, il y a le jardin de plantes aromatiques et de légumes (actuellement un peu en sommeil), le poulailler, la fabrication de savon, de conserves et confitures (pour l’auto-consommation)…

L'atelier de menuiserie.

L’atelier de menuiserie.

Il y a aussi un atelier de mécanique, une fonderie expérimentale et un atelier de menuiserie bien équipé. Il a produit notamment pas moins de 500 chaises, dont une petite partie pour Calafou. Il y avait un « auto-ocupado » qui actuellement travaille ailleurs.

Calafou est aussi et peut-être avant tout un lieu d’expérimentation. C’est le cas par exemple avec le laboratoire de biologie, où ont été menées diverses expériences : de la culture de bactéries pour réaliser des calculs binaires avec des bactéries ; la mise au point d’un colorimètre pour mesurer la turbidité de l’eau, comme indicateur simple de pollution…

Il y a eu aussi un projet de réseau téléphonique international à partir de serveurs connectés entre eux.

Philosophie hacker, trans-féminisme, appropriation de son corps…

Calafou est attaché à la philosophie « hacker », « qui ne nécessite pas forcément de disposer d’un ordinateur : être hacker c’est réaliser soi-même quelque chose, mettre la main à la pâte, c’est casser avec la délégation qui consiste à faire faire les choses par quelqu’un d’autre comme dans le capitalisme. En fin de compte si tu es dépendant de quelqu’un, tu ne sauras jamais comment faire les choses.« 

Paula. Le laboratoire Pechblenda s'inspire de la philosophie "hacker" qui consiste à se prendre en charge, par exemple pour être l'acteur de sa propre santé.

Paula. Le laboratoire Pechblenda s’inspire de la philosophie « hacker » qui consiste à se prendre en charge, par exemple pour être l’acteur de sa propre santé.

Le laboratoire Pechblenda, de Paula, Klau et Beka, s’inspire de cette philosophie hacker. Elles utilisent les sciences et techniques dans un esprit d’appropriation du savoir et du savoir-faire, d’interdisciplinarité et de mise en réseau au niveau international : « La technologie est aux mains du capital ; comment sortir de cette réalité ?« . Il s’agit aussi de « produire pour le local« .

Leur travail a deux grandes orientations, la première plus directement pragmatique : répondre aux besoins techniques destinés à renforcer l’autonomie de Calafou. C’est ainsi qu’elles ont développé divers outils : lampes leds pour abaisser la consommation d’électricité, électrovannes, mécanisation de systèmes par exemple pour le remplissage des réservoirs de récupération de l’eau de pluie, réalisation de poêles pour le chauffage, arrosage automatique… Le tout évidemment la plupart du temps avec du matériel de récupération.

L’autre orientation est « un travail politique et artistique quotidien » lié notamment au trans-féminisme et au concept de « sans genre » : « Certaines naissent filles, d’autres garçons, transgenre ou hybrides« , dit Paula. « Cela a été effacé pour se conformer à la volonté de l’Église ; il faut rompre avec cette structure du patriarcat.« 

Le groupe a travaillé sur la dénonciation de l’utilisation de la femme comme objet d’observation scientifique et plus précisément sur les travaux de Sims, médecin-chercheur qui, vers 1840 en Alabama, a réalisé des expériences sur les organes génitaux de femmes africaines, esclaves, en les considérant comme des objets.

Autre piste, l’appropriation de la connaissance de son propre corps, au moyen de l’observation gynécologique et de l’auto-diagnostic. Pour cela, elles ont mis au point un spéculum à partir d’une imprimante 3 D et un système de caméra webcam avec microscope. L’idée est de pouvoir détecter d’éventuels problèmes gynécologiques.

Calafou est un lieu de recherche et d’expérimentation très ouvert, qui part dans de nombreuses directions. L’analyse politique n’est jamais absente.

1) Les colonies industrielles étaient des sites de production associés, sur un même lieu, à leur cité ouvrière. Elles ont été construites, pour la plupart, dans les deux dernières décennies du XIXe siècle.

Plus d’informations : Calafou / Pechblenda-transhack feminismo / Pechblendalab / Gynepunk-les sorcières cyborg.

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QLG Serveis Integrals : Convaincre par l’exemple

Les cinq membres de cette société informelle de services croient fermement dans le système coopératif. Ils utilisent la monnaie sociale qui pour eux est aussi un moyen d’amener de nouvelles personnes à rentrer dans le système.

QLG Serveis Integrals (services intégraux), dont le siège est situé à Sant Jaume Sesoliveres, dans la comarca (l’équivalent d’un canton) de l’Anoia, est née assez naturellement : « Nous nous sommes aperçus que nous étions cinq auto-ocupados de la Coopérative Intégrale Catalane, à travailler chacun de notre côté« , explique Juli. « Nous avons décidé d’unifier nos activités ; c’était un moyen de ne pas faire toujours le même travail.« 

L'équipe de QLG Serveis Integrals (photo QLG Serveis Integrals).

L’équipe de QLG Serveis Integrals (photo QLG Serveis Integrals).

En effet, QLG Serveis Integrals propose une grande diversité de prestations : théâtre (avec la Compagnie PuntMoc), organisation d’événements culturels, « travaux verticaux » (intervention sur des lieux difficiles d’accès, comme les façades), véhicules de loisirs (réparation de mobil-homes et de caravanes), maçonnerie, peinture, menuiserie, plomberie, électricité, travaux agricoles et de paysagiste…

Pour chacune de ces prestations, il y a une personne référente (celle qui connaît le métier et coordonne les travaux) et les autres l’aident. Cela apporte plusieurs avantages : avoir un travail varié, pouvoir répondre à des demandes diverses et avoir toujours de l’activité.

« Nous réfléchissons à l’opportunité de quitter la CIC et de monter notre propre coopérative« , dit Juli. « Nous nous entendons bien entre nous et nous aurions ainsi une structure juridique. A la CIC, la cotisation des auto-ocupados est assez élevée. Si tu factures beaucoup, cela représente presque 20 % du chiffre d’affaires. Avec la TVA (1), on arrive presque à 40 %. Et plus tu as de chiffre d’affaires, plus le taux à verser est élevé, ce qui réduit proportionnellement le bénéfice net. C’est lourd ; certes, la CIC se charge normalement de la facturation, en fait ici nous la faisons nous-mêmes, gratuitement, sur notre temps. Si nous avions plus de bénéfices nous pourrions investir là où nous pensons devoir le faire.« 

« La CIC paie des personnes, avec des rétributions, pour un travail administratif. Peut-être que la première des choses à faire, pour la CIC, serait d’acheter des logements et de donner à ses agents un logement et de quoi manger, plutôt que de les rémunérer pour qu’ils puissent payer leur loyer et leur nourriture. En Grèce, j’ai vu de nombreux collectifs, dans des hôpitaux, des usines, où le volontariat est la première forme d’organisation. Il faut se poser la question : nous faisons la révolution ou nous recherchons un emploi ? »

Juli souligne aussi le problème d’échelle de la CIC : « Essayer de se coordonner avec plus de 2 000 adhérents, c’est très difficile. La réforme en cours des biorégions est une bonne avancée mais elle n’est pas suffisante. Il faut aller vers quelque chose de plus local ; le maximum, c’est 30 personnes.« 

Il précise : « Ce que la CIC a fait jusqu’à maintenant, c’est super. Il fallait en passer par là pour nous rendre compte de certaines erreurs, pour apprendre.« 

Les membres de QLG Serveis Integrals parviennent à vivre de leur activité. Ils se font payer le plus possible en monnaie sociale (celles des éco-réseaux de l’Anoia et du Penedés). « J’achète mon alimentation uniquement en monnaie sociale« , dit Juli. « Je peux trouver, en monnaie sociale, des vêtements, des chaussures, des services, des massages, un mécanicien… Dans l’éco-réseau d’Anoia, les offres sont nombreuses ; nous sommes actifs.« 

Il poursuit : « Nous sommes demandeurs de davantage de monnaie sociale. Nos clients sont divers, il y a des coopérateurs et des personnes extérieures, c’est le réseau de clients que nous avons tissé. Quand nous leur parlons de monnaie sociale, ils sont souvent surpris et veulent en savoir plus, c’est une manière de faire connaître la CIC, de diffuser nos idées. C’est comme cela que nous progressons peu à peu dans notre petite région.« 

« Nous devons avancer patiemment, même si nous nous tromperons des milliers de fois« , conclut Juli.

1) En Espagne, l’IVA (impuesto al valor agregado).

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Eco-réseau d’Anoia : une dynamique propre

Tout en étant en phase avec la Coopérative Intégrale Catalane, l’éco-réseau d’Anoia a sa vie propre. Il met l’accent sur la nécessité de développer des liens entre les personnes, avant tout au niveau local.

« La comarca de l’Anoia a toujours été marquée par des mouvements sociaux, syndicaux, avec la CNT. Et puis il y a l’expérience de Calafou. L’éco-réseau est né un peu de tout ça, de ces personnes« , dit Lucie, qui consacre de son temps à l’éco-réseau (en partie en volontariat, en partie moyennant une rétribution).

Cet éco-réseau a trois ans d’existence ; au début, il avait peu de relations avec la CIC. Un petit groupe de personnes s’est organisé au niveau local avec des échanges de biens et de services en troc direct et en monnaie sociale. « Le travail de base était de créer du lien.« 

Capellades. La Vallée de l'Anoia est toujours marquée par l'industrie.

Capellades. La Vallée de l’Anoia est toujours marquée par l’industrie.

L’Anoia a sa propre monnaie sociale, sur l’ancienne plate-forme CES : « Elle est très performante et nous avons préféré en rester là. Un travail des programmateurs a permis de relier les bases de données de manière à permettre les échanges entre les deux plate-formes. » Échanges qui se font au niveau local mais aussi avec toute la Catalogne.

L’éco-réseau anime un dépôt (en catalan « Rebost » : cellier, magasin) de produits, alimentaires et autres. Produits qui viennent en petite partie de la CAC (Centrale d’Approvisionnement Catalane), en fait pour ce qui ne peut pas être produit localement. « Nous avons presque tout sur place : fruits et légumes, conserves, céréales, légumineuses, fromages de chèvre, yaourts…« . Les producteurs locaux vendent aussi à la CAC pour approvisionner les autres dépôts de Catalogne.

Il y a un grand débat sur la monnaie sociale : La CAC encaisse une partie en euros, parce que certains producteurs ne peuvent pas absorber suffisamment de monnaie sociale du fait qu’ils ont à payer leurs frais en euros. « Nous préférerions que la CAC ne nous propose pas certains produits si elle ne les trouve pas en monnaie sociale. Pour la CAC, c’est aussi une étape. La réflexion est en cours, à tous les niveaux.« 

Une vingtaine de personnes font régulièrement des commandes au Rebost. Lucie insiste sur le fait qu’il ne s’agit pas que d’un point de vente ; il s’agit d’échanger, en monnaie sociale, dans l’esprit de producteurs-consommateurs (prosumidores) : une condition pour participer, c’est de s’insérer dans l’éco-réseau en offrant un produit, alimentaire ou non, ou un service.

On est donc en circuit fermé, de manière à rechercher l’auto-suffisance par rapport à la société. « Quelques uns, de plus en plus nombreux, sont à peu près auto-suffisants, disons à 70 %. L’éco-réseau est assez jeune et on ne change pas sa vie d’un coup.« 

Il y a, dans l’Anoia, un embryon de groupe santé, avec plusieurs professionnels (médecine alternative, chinoise, yoga, un pharmacien). Pour l’instant, le manque de local est un frein. « Et puis, nous n’avons peut-être pas besoin d’un groupe santé ; l’important, c’est de donner un accès facile de chacun à l’auto-soin. C’est peut-être ce qui bloque. Il ne s’agit pas de créer une Sécurité Sociale.« 

En matière de logement, il y a eu une expérience : un bâtiment avait été cédé par un membre du réseau ; il y avait un projet de le réhabiliter pour du logement social ou temporaire. Ça n’a pas marché, pour des raisons externes. Pour l’instant il n’y a pas d’autre opportunité de terrains ou de logements en cession.

« Nous avons réussi à obtenir une implication de tout le monde dans l’assemblée du Rebost« , note Lucie. « Par contre, encore pas mal de personnes ne s’approchent pas beaucoup de l’assemblée permanente de l’éco-réseau (qui n’a pas de forme légale). On y parle stratégie mais c’est très accessible.« 

Pour ce qui est des relations entre l’éco-réseau et la CIC, environ 40 à 50 % des membres de l’éco-réseau adhèrent à la CIC. « Ce n’est pas une obligation ; les assemblées sont ouvertes, chacun voit ce qu’il veut faire. Beaucoup utilisent les outils de la CIC dans leur vie quotidienne ; nous essayons de soutenir la CIC à l’échelle locale.« 

Ressort le débat sur la décentralisation de la CIC. « Ma vision« , dit Lucie, « c’est que la coopérative est un organisme vivant ; il n’y a pas besoin de liens structurels. Les biorégions, c’est une manière de décentraliser, je pense que l’on a pris le bon chemin : il y a plus de proximité et c’est plus facile de s’impliquer dans l’assemblée. Mais il faut aller plus loin, jusqu’à la base, au niveau d’un groupe « familial » ou de village, de vingt à trente personnes. »

« Bien sûr il y a un intérêt à garder des assemblées aux différentes échelles. Au niveau local on ne peut pas résoudre tous nos besoins. Mais il faut partir de la base : c’est une erreur historique de partir d’une coopérative pour décentraliser.« 

Lucie ajoute : « Le débat est très sain. Il y a beaucoup d’auto-critique, de conscience de ce qui se passe. Le groupe a une vraie volonté de changer les choses.« 

Plus d’informations : Eco-réseau d’Anoia.

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Coopération Intégrale Toulousaine : pas à pas mais sûrement

Un groupe est né à Toulouse, il y a trois ans. Il a commencé par définir ses objectifs et sa manière d’agir. Le lancement récent d’une monnaie sociale est un nouveau pas en avant.

L’origine de Coopération Intégrale Toulousaine (CIT) remonte à 2012 : un groupe de Toulousains avaient rencontré notamment Enric Durán, lors de la Marche catalane pour la décroissance. Puis un groupe de Catalans est venu présenter à Toulouse le projet de la Coopérative Intégrale Catalane. Le groupe toulousain a été créé en novembre 2012, avec une centaine de personnes.

Il s’est appelé jusqu’ici Coopérative Intégrale Toulousaine, mais l’assemblée d’octobre 2015 a décidé un changement de nom pour devenir « Coopération Intégrale Toulousaine ». Cela pour marquer qu’il s’agit d’un « réseau ouvert de groupes et personnes autonomes qui n’implique aucune adhésion ou statut de membre » (ce qui serait le cas avec une coopérative).

Après la création, la priorité a été donnée à la réflexion théorique, explique Jérôme (du comité d’accueil), et des groupes de travail ont été constitués, notamment pour écrire les statuts. Le groupe central s’est ensuite réduit à une dizaine de personnes au bout de six mois, mais il reste solide. « Le travail de construction est ingrat ; il a pu démotiver les gens« , dit Jérôme.

Une Agora de Coopération Intégrale Toulousaine (2015)

Une Agora de Coopération Intégrale Toulousaine (2015)

Bien que CIT s’inspire fortement de la coopérative catalane, le contexte, à Toulouse, est différent de ce qu’il est en Espagne : « Il y a là bas une culture de la réunion, du parler ensemble, que nous avons un peu perdue en France.« 

Il y a aussi d’importantes différences juridiques avec l’Espagne : CIT ne peut pas avoir le statut de coopérative (il faudrait par exemple avoir au moins deux salariés dans certaines formes de coopératives) ; elle a formé une association, et le statut fiscal des associations en France ne permet pas de mettre en place un système comme celui des « auto-ocupados ».

On l’a vu plus haut, l’esprit de CIT reste celui d’un groupe informel, d’une assemblée se réunissant tous les mois et ayant à sa disposition des outils et des services communs, parmi lesquels l’association, qui sert d’appui aux diverses nécessités légales, liées par exemple à la monnaie sociale ou à la centrale d’achat.

La monnaie sociale, outil majeur

Coopération Intégrale Toulousaine fonctionne à partir de l’assemblée générale mensuelle de tous les coopérateurs (l’Agora), avec des décisions au consensus : « Cela peut ralentir les choses mais au final, quand tout le monde est d’accord, on va plus loin.« 

Il y a des services communs (comité d’organisation de l’Agora, communication, outils informatique, juridique…). Et des groupes autonomes, qui prennent en charge diverses initiatives (groupement d’achats, imprimerie, bibliothèque, cuisine collective, apprentisseurses…).

Ces groupes sont en évolution permanente, au gré des projets et de l’implication de chacun. L’Imprimerie du Bambou est un service de reprographie pour réaliser divers documents. La cuisine collective met du matériel à disposition de ceux qui souhaitent organiser des repas, par exemple à l’occasion d’événements. Un groupe « apprentisseurses » est en formation : il envisage de répertorier les offres d’apprentissage et de les mettre à disposition sur internet (à CIT on préfère parler d’apprentissage que de formation, terme qui « laisse sous-entendre l’intervention d’un formateur(trice) et un rapport de domination dont nous souhaitons nous émanciper ».)

Le Groupement d’achats solidaires Epicerie de Toulouse (Gaset) est le groupe qui réunit le plus de personnes (une quarantaine). Mis en place en 2014, il consiste à faire des commandes groupées à divers producteurs. Il se limite pour l’instant aux produits secs, en attendant de pouvoir disposer d’un local, son absence étant un facteur limitant (au départ, on a pu utiliser un squat, ce qui n’est plus le cas). Le démarrage de la monnaie sociale et la coopération du Gaset avec celle-ci devraient entraîner un gain d’autonomie pour les coopérateurs-trices de ces deux groupes.

Un pas important à en effet été réalisé cet automne. Après une période d’essai en petit groupe, la monnaie sociale, l’Oseille, a été lancée progressivement à partir de septembre. Elle s’appuie sur la plate-forme informatique Integral CES.

Des expériences de monnaie locale existent dans la région toulousaine, comme le Sol Violette et le Sel Cocagne. A CIT, on ne veut pas un fonctionnement pyramidal ni d’indexation sur l’Euro et de compte dans une banque. On ne veut pas non plus être dans un rapport marchand, où l’acheteur négocie avec le producteur ou le vendeur de services. Le but, c’est non seulement d’acheter local mais aussi de sortir de l’Euro et de développer les échanges pour s’affranchir du système capitaliste.

La monnaie sociale de Coopération Intégrale Toulousaine a deux niveaux : l’Oseille, pour l’échange entre personnes et collectifs autonomes ; la Groseille, pour construire des passerelles avec les communs de CIT et les personnes qui les préservent et les diffusent.

Pour utiliser l’Oseille, il faut adhérer à l’association ; une sorte de parrainage est mis en place pour accueillir et susciter les candidats. Pour lancer le mécanisme, il faut au départ créer de la monnaie : il est donc demandé à ses utilisateurs de commencer par émettre une offre (de produits ou de services) avant d’être acheteurs.

L’étalonnage de l’Oseille se fait sur 60 oseilles pour une heure de service.

Le débat de savoir s’il faut payer différemment une heure de maçon ou une heure d’ingénieur n’a pour l’instant pas été tranché.

Le succès de la monnaie sociale dépendra de la réalité des échanges, c’est-à-dire du niveau d’intégration de chaque utilisateur dans le système coopératif pour satisfaire ses besoins quotidiens et apporter sa part au collectif. Mais aussi du nombre d’utilisateurs. La bonne taille serait 300 utilisateurs, estime Jérôme.

CIT, étant à Toulouse, est surtout composée de citadins, et peu de personnes ont des formations dans les métiers manuels. On entrevoit clairement la nécessité de compléter un jour l’offre en produits agricoles et services liés aux métiers artisanaux, notamment ceux du bâtiment. Le logement et l’alimentation viennent en effet en tête des besoins de base. Cette offre peut soit être intégrée dans CIT soit être trouvée dans des groupes voisins.

Un chaudron bouillonnant d’idées

Lors de l’Agora du 26 septembre, deux réflexions à long terme ont été évoquées. D’une part la création d’une coopérative d’achat de foncier pour créer des logements. A CIT, on n’est pas favorable à la location, à cause de ce qu’elle contient d’injustice sociale : elle permet à quelqu’un qui a hérité d’un capital d’en tirer un profit aux dépens du locataire. On étudie l’achat de bâtiment(s), qui pourraient être détenus par une structure coopérative, pour ne pas reproduire un schéma de société privée ; mais il faudrait un minimum d’argent…

Autre sujet de réflexion, une coopérative de travail : « Le monde dont nous rêvons ne passe pas par le travail« , dit un intervenant. « Mais nous avons besoin d’argent pour vivre dans cette société et faire fonctionner la coopérative intégrale tant qu’il reste une dépendance (vis-à-vis du système capitaliste). Le travail bouffe le temps et la vie des gens ; en société, il est leur activité majeure. » La coopérative de travail pourrait avoir plusieurs objectifs : accompagner les porteurs de projet, administrativement et comptablement ; procurer des ressources à CIT.

La réflexion a porté aussi sur les relations avec les gens qui, hors de CIT, mènent des initiatives qui peuvent aller dans le même sens ; et sur les moyens pour tisser des liens.

A une échelle encore modeste, Coopération Intégrale Toulousaine est un groupe très vivant, en mouvement. Il suffit d’assister à une agora pour voir à quel point c’est un chaudron bouillonnant d’idées et un lieu de débat.

Plus d’informations : Coopération Intégrale Toulousaine.

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