Airbus/migrants : toutes les vies ne se valent pas

L’information a des partis pris qui vont parfois très loin. Le traitement par France 3 (il n’y a sans doute pas beaucoup de différence avec ce que font les autres chaînes de télévision) de deux drames l’illustre :

Le 24 mars, un Airbus A320 de la compagnie Germanwings s’écrasait dans les Alpes-de-Haute-Provence. Bilan : 150 morts.

Le 12 avril, le naufrage d’un bateau au large des côtes italiennes a coûté la vie à environ 400 Africains, qui tentaient de rejoindre l’Europe. Ce naufrage semble le plus coûteux en vies humaines de ces dernières années (le 2 octobre 2013, près de Lampedusa, un semblable naufrage avait coûté la vie à 336 personnes).

Comment France 3 a-t-elle traité ces deux événements ?

Pour l’accident de l’Airbus, le 24 mars au journal de 12 h 30, un reportage de 10 minutes (sur les 28 minutes du journal). Puis, pour ne prendre que les journaux du soir (19/20), le même jour 24 mars une édition spéciale de 21 minutes, le 25 mars un reportage de 13 minutes, le 26 mars 11 minutes, le 27 mars 11 minutes, le 28 mars 7 minutes. Et puis il y a eu le 2e tour des élections départementales.

Pour le naufrage d’un bateau d’immigrants, ce 15 avril (première évocation de cet événement, qui a eu lieu trois jours auparavant) au journal de 12 h 30, un reportage de 1 minute 58 secondes, qui vient, dans l’ordre de diffusion des informations, après quatre autres reportages allant de 1 minute 30 à 2 minutes 08 sur le beau temps, une attaque de loups sur un troupeau de brebis, un enfant disparu et le procès des assassins d’un bijoutier à Cannes. Quelle hiérarchie de l’information !

Puis, au journal du soir (19/20), le 15 avril, un sujet de 6 minutes 30. Le 16 avril plus rien, c’est fini, le drame est oublié.

Au sujet de l’accident de l’Airbus, nous avons eu droit à de grands développements sur les recherches, les circonstances de l’accident, la peine des familles, la présence dans l’avion de personnalités (du monde de l’opéra), les causes techniques, la fiabilité de l’Airbus, le scénario de l’accident, la personnalité et le comportement du pilote (qui, selon l’enquête, a volontairement écrasé l’appareil), les réactions des chefs d’État, les indemnisations par les assurances…

Pour le drame en mer, pas de grandes précisions sur les circonstances de l’accident ; les familles on ne les connaît pas ; le comportement des passeurs, que l’on peut qualifier de naufrageurs, à peine évoqué. Et puis il est vrai qu’il n’y avait pas de personnalités sur le bateau (rien que des anonymes) ; la fiabilité du bateau il n’en a aucune bien sûr, surtout surchargé ; les chefs d’État, aucune réaction ; pas d’assurance non plus.

Ce naufrage, même s’il est particulièrement meurtrier, n’est pas une exception. Ces deux derniers jours, les garde-côtes italiens ont porté secours à 42 bateaux chargés au total de plus de 6 500 migrants. Selon le Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés, 3 500 personnes seraient mortes noyées en 2014 en tentant d’entrer dans l’Union européenne.

Mais ce n’est pas un sujet pour la télévision française. Donc, n’en parlons plus.

Ph.C.

N.B. : Après cet article, le naufrage du 19 avril, qui a coûté la vie à 700 migrants, a rappelé, malheureusement, la réalité de ce sujet.

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Une réflexion sur “Airbus/migrants : toutes les vies ne se valent pas

  1. Oui Philippe, c’est la fameuse loi du lecteur/télespectateur et de la distance entre son nombril et le sujet de l’information…
    Il se trouve que dans le cas de le crash d’Airbus, nous parlons d’Européens dans un avion français, percutant une montagne française, avec un aspect à la fois spectaculaire et fantasmatique : 149 personnes sont les victimes collatérales d’un jeune pilote suicidaire (et peut-être à tendance mégalomane)… Chacun d’entre nous aurait pu être à la place de ces 149 victimes. C’est une « histoire » hors du commun ; ce pourrait être un film (et ça risque bien de le devenir…)
    Alors que dans le second cas, il faut produire un effort pour se sentir en empathie avec des migrants africains piégés par la situation de leur pays et de ces passeurs criminels. Sans compter que cette « histoire » là n’est pas nouvelle et que notre lecteur/télespectateur commence à s’en lasser. Et puis il n’a pas de prise sur ces évènements, dont il est juste le témoin par caméra interposé… enfin si, indirectement, un peu, par ses choix en tant qu’électeur et consommateur. Mais encore faudrait-il que l’information, forcément complexe, soit traitée sérieusement… au risque de ne pas faire d’audience.
    Ah, mais ce n’est pas un problème ce dernier point puisque nous sommes sur une chaîne de « service public »… J’ai dit une bêtise ?

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