Erosion de nos plages : l’Homme face aux « forces de la mer »

L’artificialisation du littoral, plus que le changement climatique ou d’autres facteurs, est la cause principale de la disparition progressive des plages du Languedoc-Roussillon ou d’ailleurs. C’est l’un des points qui ressort de l’intervention de Hugues Heurtefeux, de l’EID Méditerranée (1) le 22 novembre près de Narbonne lors des 2es Rencontres Naturalistes de l’Aude (2).

Le lido languedocien, un milieu fragile. Photos EID.

Le lido languedocien, un milieu fragile. Photos EID.

On cite souvent, comme facteurs d’érosion des plages, le manque d’apports alluviaux, dû aux barrages sur les fleuves et rivières du bassin versant, principalement le Rhône et la Durance. Ou le changement climatique et ses effets sur le niveau de la mer. Mais l’artificialisation semble être la cause principale d’érosion.

Cela parce que, comme souvent, l’Homme a cru pouvoir maîtriser la nature. Or les systèmes sableux, plages et dunes, explique Hugues Heurtefeux, sont des « systèmes fragiles, souvent instables et incertains ». Vouloir tout contrôler en figeant le paysage est donc vain (« c’était le temps de la vision fixiste et linéaire du trait de côte et de l’opposition entre les techniques douces et les techniques dures »).

L’intervenant de l’EID, qui propose de « redonner un espace de liberté à la dune » (c’est le titre de son intervention), explique que, dans le fonctionnement naturel des côtes à lido, la mer a tendance à emporter en hiver le sable des plages et des dunes et à le ramener en été vers la plage, modelant constamment les plages. On a ainsi une « succession d’états d’équilibre instable ».

Variations saisonnières (A, été ; B, hiver). R. Paskoff, 1998.

Variations saisonnières (A, été ; B, hiver). R. Paskoff, 1998.

 

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L’intervention de l’Homme, par l’aménagement de divers ouvrages (digues, enrochements, épis), vient casser cet équilibre instable. Ces ouvrages mis en place selon des « techniques dures », que Hugues Heurtefeux compare à « des forteresses face à la mer », s’avèrent des forteresses bien fragiles, aux effets négatifs.

On constate plusieurs phénomènes comme l’accentuation de l’érosion en aval des ouvrages, l’accentuation de la vitesse du courant à leur extrémité, l’accentuation des phénomènes de réflexion (les vagues, réfléchies plus fortement par les ouvrages, réduisent la reconstruction de la plage), l’affouillement des fonds au pied de ces ouvrages, l’accentuation des courants de retour.

Les techniques dures (ici les épis), au lieu de protéger la plage, accentuent l'érosion. Photo EID.

Les techniques dures (ici les épis), au lieu de protéger la plage, accentuent l’érosion.
Photo EID.

Les ouvrages artificiels, dit l’intervenant, devraient donc être limités aux cas de figure où il convient de « protéger des zones à enjeux où la valeur économique des biens est supérieure à celle des ouvrages nécessaires à leur protection ». A condition aussi d’entretenir ces aménagements, ce qui coûte souvent bien plus cher que leur construction.

Des techniques douces

L’EID propose une alternative, celle des techniques douces qui ont été mises en œuvre notamment pour la reconstitution de la Flèche de la Gracieuse, dans le golfe de Fos (Port-Saint-Louis-du-Rhône). Sur ce site, à partir de 1988, on a mis en place un maillage de lignes de ganivelles (petites haies de piquets) pour favoriser l’accumulation sableuse d’origine éolienne. Avec succès : au bout de cinq ans, la dune s’est fixée et étendue, la végétation s’est développée. « Le trait de côte est toujours mobile mais le réservoir de sable que constitue la dune accompagne sa mobilité de façon à ce que le corps de la flèche sableuse garde une épaisseur suffisante pour continuer à jouer ce rôle de brise-lames naturel protégeant l’entrée du port de Fos-sur-Mer. »

La dune de la Flèche de la Gracieuse en 1998. Photo EID.

La dune de la Flèche de la Gracieuse en 1998. Photo EID.

Ces techniques peuvent être utilisées pour fermer des brèches dans les cordons dunaires, reconstituer les systèmes dunaires côtiers ou encore lutter contre l’ensablement.

Pour assurer leur succès il faut notamment positionner les ouvrages en tenant compte du recul du trait de côte, les entretenir et les protéger, par exemple d’une fréquentation excessive (piétinement).

L’EID travaille aussi sur les techniques de re-végétalisation, pour compléter et pérenniser ces aménagements.

La notion « d’espace de liberté nécessaire à l’expression des processus littoraux » est de plus en plus admise. Elle est mise en œuvre à L’Espiguette (Le Grau-du-Roi) et l’a été, à partir de 2008, de manière importante, sur le lido de Sète à Marseillan (recul de la route côtière, reconstitution du cordon dunaire).

Contre "les forces de la mer", la lutte est inégale. Photo EID.

Contre « les forces de la mer », la lutte est inégale. Photo EID.

Plutôt que de vouloir « lutter contre les forces de la mer » comme le proposait Victor Hugo en 1846 devant la Chambre des Pairs, il semble plus sage et plus efficient d’accepter les fonctionnements naturels et d’adapter nos comportements en tenant compte de leurs lois.

Philippe Cazal

1) Hugues Heurtefeux est responsable du Pôle Littoral à l’EID Méditerranée (Entente Interdépartementale pour la démoustication du littoral méditerranéen). L’EID, service public, est un outil commun aux conseils généraux des PO, de l’Aude, de l’Hérault, du Gard, des Bouches-du-Rhône et du Var et à la Région Languedoc-Roussillon.

Plus connue par sa mission de démoustication, l’EID a aussi un service d’études et de conseil sur la connaissance et la gestion du littoral (géomorphologie, écologie et gestion des risques).

2) Les 2es Rencontres Naturalistes de l’Aude ont eu lieu le 22 novembre au Domaine du Grand Castélou (Narbonne), propriété du Parc Naturel Régional de la Narbonnaise, à l’initiative de la LPO (Ligue de protection des oiseaux) Aude et de la Fédération Aude Claire avec l’appui, notamment, du Conseil général de l’Aude et de la Ville de Narbonne.

L’agrandissement du port de La Nouvelle

Lors du débat qui a suivi cette intervention, un participant a évoqué les travaux d’aménagement prévus pour agrandir le port de Port-la-Nouvelle. Travaux dont on peut craindre les effets sur les plages au nord et au sud de la ville.

La Région, maître d’ouvrage de ce projet, s’est voulue rassurante, lors du débat public tenu de décembre 2012 à avril 2013. Elle a déclaré qu’elle ferait en sorte de minimiser les effets du projet sur l’environnement, sans dire toutefois comment elle comptait s’y prendre.

Ph.C.

Un entretien coûteux

Sur les plages entre Le Grau-du-Roi et Les Saintes-Maries-de-la-Mer, 113 ouvrages lourds (type épis ou digues en enrochement) ont été réalisés de 1961 à 1997 (46 dans le Gard, 67 dans les Bouches-du-Rhône).

Leur coût actualisé pour le Gard s’élève à 1,8 M€ d’investissement et 2,9 M€ d’entretien (pour 36 épis). Le coût actualisé pour les ouvrages des Bouches-du-Rhône est de 9,4 M€ en investissement.

Photo EID.

Photo EID.

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